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A Hong Kong, les aviateurs défient les maîtres des horloges

9/2/2026

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EXPRESSION CANTONAISE : « Fong fēi gēi » - « Poser un lapin »
L’heure tourne. Vous trépignez d’impatience, attablé avec un collègue dans le coin le moins bruyant du Pacific Coffee (Taai pìhng yèuhng Gafē, 太平洋 咖啡) situé au rez-de-chaussée du gratte-ciel The Center (Jūng wàahn jūng sām, 中環中心). Cela fait une demi-heure que vous guettez l’arrivée de votre invité. Vous êtes frustrés de faire ainsi le pied de grue à l’écart de l’émulation ambiante. Ce retard vous empêche de profiter du courant d’énergie matinal euphorisant, alimenté par le déferlement continu de femmes et d’hommes d’affaires Hongkongais, tous frais comme des gardons. Votre confrère achève son « yiht lìhng chàh » (熱檸茶) - « thé chaud au citron » et pousse un soupir d’ennui. Chargée d’amertume, votre dernière goutte de « jāai fē » (齋啡) - « café noir » s’avère particulièrement amère. Il faut se rendre à l’évidence, le rendez-vous fixé ne sera point honoré. Votre compagnon de mésaventure partage cet avis. Selon lui, le retardataire malpoli « fong ngóh deih fēi gēi ! » (放我哋飛機) - « nous a mis un avion ! ». « Fong » (放) revêt plusieurs sens dont celui de « libérer, déplacer, mettre » tandis que « fēi gēi » (飛機) désigne « l’avion, la machine volante ». Native de Hong Kong, cette expression populaire se traduit en Français par « poser un lapin » ou par « décommander un rendez-vous à la dernière minute ».
 « Fong fēi gēi ! » (放飛機) s’inspirerait du souvenir des débuts laborieux des spectacles aériens motorisés organisés au Port au Parfum. La première personnalité à avoir le droit de s’y adonner fut le Belge Charles Van den Born aux manettes d’un biplan Farman Mark II, appareil d’origine française construit par les frères Voisin incorporant les spécifications d’Henri Farman. Le vol se tint le 18 mars 1911 au-dessus de Sha Tin (Sā Tìhn, 沙田). Le pilote aventurier (également champion cycliste) réalisa cet exploit malgré moult déboires. D’abord, il n’obtint pas l’autorisation de voler depuis Happy Valley (Páau máh déi, 跑馬地). Ensuite, le train spécial affrété pour transporter les spectateurs jusqu’au site fut retardé en raison de l’arrivée tardive du gouverneur Sir Frederick Lugard (connu pour avoir fondé l’Université de Hong Kong). Puis, lorsque le convoi arriva dans la zone dédiée à l’envol, un grand vent se leva, empêchant l’avion de décoller. Un grand nombre d’invités défaitistes jetèrent l’éponge et rentrèrent chez eux. Or, après leur départ, le vent tomba, offrant l’occasion au biplan de décoller : Seuls les convives les plus tenaces furent témoin de la prouesse aérienne. Acerbes, les commentateurs de l’époque jugèrent que le rendez-vous avec le public avait été manqué. Conséquence de ces rebondissements, « libérer l’avion » - « Fong fēi gēi ! »  s’employa pour railler les tribulations des pilotes du siècle dernier. Puis, les années passant, ces mots de dérision devinrent plutôt synonymes de « déception, » de « manquer à un engagement ».
Sachant combien les Hongkongais détestent perdre leur temps, vous vous excusez platement de l’impolitesse de votre contact, un Français envoyé en voyage d’affaires par un bureau de Paris, atterri fraîchement la veille à l’aéroport de Chek Lap Kok (Chek Lihp Gok, 赤鱲角). Vous vous inquiétez des répercussions de son action malséante sur la réputation du reste de la communauté française. « Yāt lāp lóuh syú sí, waaih líuh yāt wō jūk » (一粒老鼠屎,壞了一鍋粥) dit-on en Cantonais : « Une microscopique crotte de souris, tout le pot de Congee est gâté ». Introduit après un chiffre, en l’occurrence « yāt » (一) – « un », le classificateur nominal « lāp » (粒) s’emploie pour caractériser une quantité minuscule de quelque chose, soit dans le cas présent, la «   lóuh syú sí » (« crotte de souris », 老鼠屎). « Waaih líuh » (壞了) signifie « ruiné, gâché », « wō » (鍋) « la marmite » et « jūk » (粥) le « Congee » (porridge à base de riz). En d’autres termes, il suffit de l’erreur d’une seule personne pour nuire à l’image de tout un groupe.
Contrarié par ce fâcheux contretemps, votre collègue fait cependant montre de tolérance. Ecoutant vos excuses d’une oreille indulgente, l’homme peu rancunier choisit même des mots destinés à vous rassurer : « En France, ne cite-t-on pas l’adage latin selon lequel l’exception confirme la règle ? » A bien y réfléchir, il est vrai qu’Alexander Kouzminsky entra dans la légende de l’aviation hongkongaise en planant aussi au-dessus de Sha Tin (en 1912). Toutefois, le vol du pilote Russe, au gouvernail de l’emblématique monoplan Blériot XI, s’effectua, quant à lui, sans anicroche.


Par E.M. à Hong Kong
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Photo : 08/05/2024  La Tour de l’horloge, Tsim Sha Tsui, Kowloon - ©Keih Saht Le
La « Clock Tower » de 44 mètres, qui continue de donner l’heure exacte aux badauds de l’Avenue des Stars, a été érigée en 1915, lors de la construction du terminus de l’ancienne ligne de chemin de fer Kowloon-Canton.

Lexique :
« Fong fēi gēi ! » : «
 Poser un lapin » / « décommander un rendez-vous à la dernière minute »
Littéralement :
« Déplacer l’avion »
放飛機
Fong :
Mettre, déplacer, libérer
放
Fēi gēi :
L’avion, la machine volante
飛機
Taai pìhng yèuhng :
L’Océan Pacifique
太平洋
Yèuhng :
L’océan
洋
Yiht lìhng chàh :
Thé chaud au citron 
熱檸茶
Jāai fē :
Café noir
齋啡
« Yāt lāp lóuh syú sí, waaih líuh yāt wō jūk » :
« L’erreur d’une seule personne peut nuire à la réputation de tout un groupe »
Littéralement : «
 Une microscopique crotte de souris, tout le pot de Congee est gâté ».
一粒老鼠屎,壞了一鍋粥
Yāt :
Un
一
Lāp :
Classificateur nominal utilisé pour caractériser une quantité minuscule
粒
Lóuh syú :
La souris
老鼠
Sí :
La crotte, l’excrément
屎
Waaih líuh :
Ruiné, gâché, gâté
壞了
Wō :
Le pot, la marmite
鍋
Jūk :
Le Congee, c’est-à-dire le porridge à base de riz
粥
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 Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm 
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A Hong Kong, le rat invité dans une jarre de riz se métamorphose en prédateur

8/18/2026

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EXPRESSION CANTONAISE : « Juk jek lóuh syú lohk máih gōng » - « Faire entrer le loup dans la bergerie »
Vous vous délectez du goût subtil des « làahm fēi bāau » (« ormeaux d’Afrique du Sud », 南非鮑) joliment présentés dans leur coquille nacrée. D’habitude, pourtant, ce mets favori de vos amis de Hong Kong n’est point celui que vous préférez. Maintenant, votre plat de prédilection arrive, le « ja jí gāi » (« poulet frit croustillant », 炸子雞). Connaissant votre appétit pour cette signature culinaire cantonaise, votre voisin de table en dépose un morceau dans votre bol. Le croustillant de la peau dorée de la volaille, la chair fondante, tout est un délice. La dégustation vous transporte. Vous vous extasiez : « Ce « Daaih chyú » (« Chef », 大廚) est vraiment exceptionnel ! » Aussi gourmand que vous, votre compagnon acquiesce : « C’est une chance d’avoir déniché son nouveau restaurant. D’ailleurs, nous ne sommes pas les seuls. »
Effectivement, regardant autour de vous, vous reconnaissez plusieurs des habitués de l’établissement où le cuisinier émérite exerçait auparavant ses talents. A cet égard, qui, dans le quartier, ne connaît pas l’histoire de la faillite de cette ancienne cuisine. Une intrigue digne d’un film noir d’action hongkongais. Jadis fréquentée par la plupart des magnats de la ville, l’enseigne était des plus florissantes jusqu’à ce qu’un nouvel investisseur en acquière des parts puis place l’un de ses représentants à la direction opérationnelle. Au prétexte de devoir épaissir la rentabilité, le trouble-fête ordonna sur le champ de rogner la qualité des ingrédients, d’alléger les quantités servies tout en gonflant les prix de la carte. Dépitée, la clientèle locale fondit comme neige au soleil. Au bout de quelques semaines, seuls quelques touristes égarés franchissaient le seuil de l’institution tombée de son piédestal. Enfin, pour couronner le tout, le saboteur s’empara de la caisse et s’enfuit sans laisser de trace.
Quel fiasco ! En accueillant un malfrat dans leur entreprise, les fondateurs du paradis perdu des gastronomes se sont tirés une balle dans le pied. Ils ont « fait entrer le loup dans la bergerie  » : « Juk jek lóuh syú lohk máih gōng » (捉隻老鼠落米缸) – « Le rat attrapé est placé dans la jarre de riz, » dit-on dans la région de Canton. Selon ce scénario, le rôle du prédateur est joué par une « souris » (« lóuh syú ») avide, inconsidérément invitée à un buffet garni à volonté. Déposé (« lohk ») au cœur d’une « jarre de riz » (« máih gōng »), le rongeur se repaît de la nourriture de sa convoitise. Fatalement, en fin de festin, tout est dévoré. Il ne reste plus une seule miette de grain.
Votre camarade d’agapes se souvient d’avoir rencontré le truand en question. Il le décrit comme un être évasif au regard fuyant, comme s’il était « sān yáuh sí » (身有屎), expression populaire traduite littéralement par « avec le corps recouvert d’excréments » signifiant « détenteur d’un secret compromettant » pour sa réputation ou sa situation. En d'autres termes, il y a anguille sous roche. Votre ami s’étonne : « L’homme mettait mal à l’aise, paraissait d’emblée suspicieux. Il est étrange que son attitude troublante n’ait pas donné la puce à l’oreille aux actionnaires d’origine. »  La nécessité d’engranger plus de recettes aurait-elle conduit à fermer les yeux ?
« Ventre affamé n’a point d’oreille » concluez-vous, tandis que votre dessert apparaît, constellé de feuilles de menthe fraîche. Il s’agit de la recette d’été originaire de Hong Kong surnommée poétiquement « yèuhng jī gām louh » (楊枝甘露) - « manne de branches de saule. »
 Ce nom évoquerait l’action de la déesse de la compassion Gūn yām (Guanyin, 觀音) de recourir à des rameaux de saule pour répandre une rosée divine vivifiante dotée de la faculté de ressusciter, tel que décrit dans l’épopée littéraire Le Voyage en Occident (Sāi yàuh gei, 西遊記). Cette thèse romanesque est avancée par des lecteurs des textes anciens de l’œuvre de Wu Cheng’en (Ǹgh sìhng yān, 吳承恩) publiée en 1592 mais aussi par certains des spectateurs assidus - nombreux au Port au Parfum - de la série télévisée éponyme diffusée sur TVB (réseau de télévision hongkongais) à partir de 1996. Il est vrai que derrière l’appellation céleste de « yèuhng jī gām louh » se cache un « sagou à la mangue et au pamplemousse » désaltérant du nom anglicisé de « Mango Pomelo Sago », au pouvoir rafraîchissant, permettant en période de canicule, de garder la tête froide.

Par E.M. à Hong Kong
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Photo : 09/08/2025 Ormeaux d’Afrique du Sud, Tsim Sha Tsui, Kowloon - ©Keih Saht Le
Lexique :
« Juk jek lóuh syú lohk máih gōng » : « Faire entrer le loup dans la bergerie »
捉隻老鼠落米缸
L’expression peut aussi se dire 
 « juk jek lóuh syú yahp máih gōng »
捉隻老鼠入米缸
Littéralement :
« Le rat attrapé est placé dans la jarre de riz »
Juk : Attraper
捉
Jek :
Classificateur pour les animaux
隻
Lóuh syú :
Le rat, la souris
老鼠
Lohk :
Être placé dedans, être déposé dans, descendre, tomber
落
Yahp :
Entrer
入
Máih gōng :
La jarre de riz
米缸
« Sān yáuh sí » :
« Détenteur d’un secret compromettant pour sa réputation ou sa situation »
Littéralement : « Avec le corps recouvert d’excréments »
身有屎
Sān :
Le corps
身
Sí :
L’excrément
屎
Yáuh :
Avoir
有
Quelques spécialités culinaires de Hong Kong 
--------

 Daaih chyú » : Chef (cuisinier)
大廚
Làahm fēi bāau :
Les ormeaux d’Afrique du Sud
南非鮑
Ja jí gāi :
La recette de poulet frit croustillant cantonaise
 炸子雞
Yèuhng jī gām louh :
Sagou à la mangue et au pamplemousse 
 楊枝甘露
Le Voyage en Occident » (Sāi yàuh gei, 西遊記)
--------

Regardez quelques épisodes TVB (1996) :
https://www.youtube.com/watch?v=OuL7oCVqCUc&list=PL6xnAvlFTCA0yLCYTGphnCKcjqnHTF_dF&index=1
Chanson générique :
https://www.youtube.com/watch?v=pMMChic4_zQ
Pour Cheung kēi (Karaoke, 唱K)
https://www.youtube.com/watch?v=j277ydQDSCo


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Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm 
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A Hong Kong, le marchand de sable élevé au rang de duc de Zhou

8/8/2026

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EXPRESSION CANTONAISE : « Yiu gin Jāu Gūng » - « Avoir sommeil »
La réunion de travail matinale s’éternise. Les propositions de résolution des problèmes à l’origine de la convocation de cette séance de remue-méninges peinent à convaincre le chef de service. Regard éteint, nuque courbée, vos collègues font montre de peu d’enthousiasme, probablement accaparés par une lutte laborieuse contre l’endormissement. Serait-ce l’effet des oscillations récurrentes de pressions atmosphériques provoquées par les approches des multiples typhons d’été ? Compagnon lugubre de ces tempêtes étourdissantes, le ciel ténébreux laisse planer un mystère menaçant qui incite à regagner ses pénates. Songeant aux récentes photos de vacances rayonnantes de quelques-uns de vos amis, vous laissez échapper un soupir d’envie.
Moins délicat que les précédents, le dernier sujet à l’ordre du jour est abordé en un tour de main. L’assemblée est levée, déclenchant un réveil unanime assorti d’une éjection brutale des sièges, comme si le danger guettait de recevoir des coups de « wùh dihp dōu » (蝴蝶刀) (« couteaux papillons »), ces doubles sabres dédiés à l’exécution de la technique d’art martial cantonaise « Wihng chēun » (« Wing Chun », 詠春) des « huit lames tranchantes » (« bā jáam dōu », 八斬刀). Certains fuient vers les toilettes, d’autres courent en direction du coin cafétéria. Vous choisissez de filer avec les seconds.
Déjà servi d’une tasse de « yūn yēung » (鴛鴦, mélange sucré de café, thé noir et de lait), l’un de vos confrères vous interroge : « Néih kàhm máahn tùhng Jāu Gūng jouh māt yéh a ? » (你琴晚同周公做乜嘢啊) traduit littéralement par « qu’as-tu fait hier soir avec Jāu Gūng ? » Cette question vous laisse perplexe. Vraiment, vous ne vous souvenez point d’avoir rencontré de Jāu Gūng (周公). Vous en informez votre inquisiteur. Cet aveu ingénu déclenche une rafale de rire. « Ngóh gong siu ha ! » (我講笑吓) - « je plaisante ! » vous rassure votre camarade. Il vous révèle alors que Jāu Gūng n’est autre que le duc de Zhou (Zhou Gong), né vers 1100 avant Jésus Christ, frère cadet du roi Wu de Zhou, fondateur de la dynastie Zhou (Jāu, 周). A la mort de ce dernier, le duc aurait exercé la régence pendant sept ans. A la fois chef de guerre et philosophe, Jāu Gūng est connu pour avoir transmis de nombreux legs à la civilisation chinoise, tel le Mandat du Ciel (Tīn mihng, 天命) conférant aux empereurs de Chine la légitimité de gouverner. Si le pouvoir de régner est accordé aux dirigeants vertueux, cette attribution est, en revanche, retirée aux hommes corrompus désapprouvés par le Ciel (Tīn, 天). Le penseur politique de la dynastie Zhou a supervisé également l’édition des premiers livres de codification des cérémonies et des rites (rythmant les saisons) accompagnés de musique (cithare, orgue à bouche, flûte, carillon en bronze, tambour). L’un des objectifs était d’inciter la population à exprimer ses idées d’une manière contrôlée, éclairée du juste équilibre entre raison et émotion.
Maintenant, vous vous souvenez bien de l'éminent personnage. « Mais, pourquoi donc aurais-je croisé Jāu Gūng ?» vous enquérez vous. Votre professeur improvisé vous enseigne que « rendre visite à Jāu Gūng signifie aller dormir. »  Guère décontenancé par votre mine dubitative, l’érudit poursuit son explication. Cette expression populaire n’est autre qu’une déformation de la complainte de Confucius (Húng Jí, 孔子, 551 à 479 avant Jésus Christ) qui n’arrivait plus à voir le duc en songe. Nostalgique, le maître Húng déplorait que la société de son époque s’éloigne de la sagesse promue par l’ancienne sommité. Plus tard, la publication d’un ouvrage traitant de l’interprétation des songes compilé par des auteurs anonymes, appelé Livre des Rêves de Zhou Gong, a définitivement élevé Jāu Gūng au rang de « Dieu des rêves » (Muhng sàhn, 夢神).
Par ricochet, « yiu gin Jāu Gūng » (要見周公) – « avoir besoin de rencontrer le duc de Zhou » exprime l’idée d’avoir sommeil. Vous en déduisez que « néih kàhm máahn tùhng Jāu Gūng jouh māt yéh a ? » - « qu’as-tu fait hier soir avec Jāu Gūng ? » sous-entend que vous n’avez guère été dans les bras de Morphée et que, par conséquent, vous avez l’air très fatigué. C’est l'hôpital qui se moque de la charité, pensez-vous, remarquant les larges cernes sous les yeux de votre camarade de bureau insolent.
Cherchant une réplique spirituelle pour rendre la pareille, vous tentez de vous inspirer de la définition confucianiste des qualités inhérentes au parfait gentilhomme. Pour mémoire, celles-ci sont symbolisées par quatre plantes, le « bambou » (« jūk jí », 竹子) pour l’honnêteté et la modestie, « l’orchidée » (« làahn fā », 蘭花) pour l’élégance et le raffinement, « le chrysanthème » (« gūk fā », 菊花) pour l’humilité et le détachement, et la « fleur de prunier » (« mùih fā », 梅花) pour la noblesse et la résilience. En vain, aucune formule poétique satisfaisante ne vient à votre esprit. Seule une tournure hongkongaise haute en couleur vous plaît : « Ce soir nous allons tous « fan dou jek séi jyū gám » - « roupiller comme des cochons morts » (瞓到隻死豬咁) », c’est-à-dire tous « dormir comme des loirs ». Tel est pris qui croyait prendre.


Par E.M. à Hong Kong
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Photo : 03/07/2024 Tsim Sha Tsui, Kowloon - ©Keih Saht Le
Hong Kong ne dort jamais

Lexique
« Yiu gin Jāu Gūng » :
« Avoir sommeil »
Littéralement :
« Avoir besoin de rencontrer Jāu Gūng »
要見周公
Jāu Gūng :
Le duc de Zhou, soit Zhou Gong, né vers 1100 avant Jésus Christ, frère cadet du roi Wu de Zhou, fondateur de la dynastie Zhou.
周公
Yiu :
Avoir besoin de
要
Gin :
Voir, rencontrer
見
« Néih kàhm máahn tùhng Jāu gūng jouh māt yéh a ? » :
« Tu as l’air fatigué »
Littéralement :
« Qu’as-tu fait hier soir avec Jāu Gūng ? »
你琴晚同周公做乜嘢啊
Néih :
Tu, toi
你
Kàhm máahn :
Hier soir
琴晚
Tùhng :
Avec, en compagnie de, semblable
同
Jouh :
Faire
做
Māt yéh :
Quoi ? Quelle chose ?
乜嘢
A :
Particule émotionnelle interrogative
啊
Fan gaau :
Dormir
瞓覺
« Fan dou jek séi jyū gám » :
« Dormir comme une souche », « dormir comme un loir », « dormir profondément »
Littéralement :
« Dormir comme un cochon mort »
瞓到隻死豬咁
Séi :
Mort
死
Jyū :
Le cochon
豬
Gong siu :
Plaisanter
講笑
Siu :
Sourire
笑
Gong :
Parler, dire
講
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Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm
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A Hong Kong, la collecte de soldats reflète le syndrome de la princesse

7/31/2026

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EXPRESSION CANTONAISE : « Sāu bīng » - « Collectionner les chevaliers servants »
Accompagnée d’une complice dans la quête d’un cadeau d’anniversaire, vous explorez, des étoiles plein les yeux, les échoppes d’artisanat du village de Stanley, ainsi que les Anglais l’appellent en souvenir de Lord Stanley (Edward George Geoffrey Smith-Stanley) qui fut Secrétaire aux colonies britanniques de 1841 à 1845. Les Cantonais, quant à eux, nomment le lieu Chek chyúh (赤柱) - « Pilier rouge ». Selon certains, cette appellation provient d’une expression Hakka employée pour décrire l’imposant kapokier de jadis aux fleurs rouge flamboyant qui embellissait la bourgade. D’autres affirment que Chek chyúh dérive de « chaahk syùhn » (賊船) – « bateau de pirate » en souvenir du forban Cheung Po Tsai (Jēung bóu jái, 張保仔), bandit des mers régionales de 1798 à 1810. Quelle que soit son histoire, Chek chyúh síh jaahp (赤柱市集) – Stanley market (« le marché de Stanley »), bazar authentique bon enfant, demeure l’une des cavernes d’Ali Baba du Port au Parfum où la tradition du « góng ga » (講價) - « marchandage » perdure.
Un groupe de cinq personnes attire votre attention. Leur inspection méthodique de chaque magasin vous interpelle. D’abord, la meneuse d’équipe passe la boutique au peigne fin puis discute le prix des objets convoités. Ensuite, le coéquipier qui tient en laisse Teddy (Taai dihk) - diminutif de Teddy Bear (Taai dihk hùhng, 泰迪熊) -, caniche nain (« toy poodle ») aussi remuant que débordant d’affection, règle la facture. Enfin, la cheftaine distribue les paquets de ses nouvelles emplettes entre les mains des trois autres subordonnés. Votre compagne s’amuse de la galanterie des quatre garçons : « Cette jeune femme sait « sāu bīng » (收兵) ! » - « collectionner les chevaliers servants ! », « sāu » signifiant « collecter » et « bīng », le « soldat. »
Apportant de l’eau au moulin à la loi des séries, votre amie vous confie que justement, ce matin elle a ordonné à son petit frère épris de l’une de ses camarades d’université « de ne pas faire le soldat » - « mh hóu jouh bīng ! » (唔好做兵). La demoiselle en question est hautaine et autoritaire. Elle passe son temps à donner des ordres, à l’instar d’une impératrice disposant d’une batterie d’esclaves pour exaucer tous ses caprices. « Muht yáuh gūng jyú mihng, daahn haih yáuh gūng jyú behng » (沒有公主命, 但係有公主病) – « Elle n’a guère la destinée d’une princesse, mais elle en a le syndrome, » résume l’expression locale caustique. Comme à Hong Kong, la concision prévaut, cette périphrase se dit en trois sons : « Gūng jyú behng » soit « la maladie de la princesse » avec « gūng jyú » désignant « la princesse » et « behng », « la pathologie, le trouble ».
Ces paroles percutantes ont-elles été entendues par l’escouade cible de nos moqueries ? L’un de ses membres se retourne. Coup de théâtre, il reconnaît votre partenaire de commérage. Visiblement heureux de se retrouver, tous deux échangent des formules de politesse chaleureuses. Galvanisés par l'élan enthousiaste des retrouvailles, nous convenons d’aller nous installer tous les trois dans l’un des cafés de la promenade côtière. Ni une ni deux, le nouveau membre de notre bande se débarrasse des sacs dont il avait la responsabilité auprès de ses anciens compagnons de troupe.  En chemin, le jeune évadé nous avoue : « J’étais le « á jái sihk wòhng lìhn, yáuh fú góng mh chēut » (啞仔食黃蓮,有苦講唔出) - « le garçon muet qui mange du Coptis chinensis, sans pouvoir en révéler l’amer. »  Quelle torture ! D’habitude, cette plante de Coptis chinensis (wòhng lìhn, 黃蓮), dotée de multiples propriétés thérapeutiques, se mélange aux potions de médecine chinoise traditionnelle. Son goût mordant est d’une incommensurable âpreté. Il n’empêche, l’homme stoïque a avalé la pilule sans mot dire. Désormais libéré, il ose décrire son exploit chevaleresque : « Comme je ne voulais pas rompre la promesse à ma cousine de passer l’après-midi avec elle, bien que je déteste l’escorter faire les boutiques, j’ai souffert en silence ».  A peine a-t-il achevé sa phrase qu’il attrape le cabas rempli à ras bord de cadeaux de mon amie pour le porter. Décidément, ce noble compagnon a une âme de « bīng » .


Par E.M. à Hong Kong
Photo
Photo : 27/07/2019  L'arrière du marché de Stanley, Sud de l’Ile de Hong Kong - ©Keih Saht Le
Vue sur les « Pat Kan Uk », 8 maisons construites par le gouvernement des années 30 pour reloger des familles Hakka déplacées du village voisin de Wong Ma Kok, dont les terres étaient réquisitionnées pour des constructions militaires.

Lexique :
Chek chyúh : Pilier rouge, « Stanley »
赤柱
Chek chyúh síh jaahp :
Le marché de Stanley, « Stanley market »
 赤柱市集
Síh jaahp :
Marché local, foire
市集
Chaahk syùhn :
Le bateau pirate
 賊船
Chaahk :
Le pirate
賊
Syùhn :
Le bateau
船
Góng ga :
Marchander
講價
Góng :
Dire
講
Ga :
Le prix
價
Taai dihk hùhng :
« Teddy Bear »
泰迪熊
Hùhng :
L’ours
熊
« Sāu bīng » :
« Collectionner les chevaliers servants »
Littéralement :
« Collecter les soldats »
收兵
Sāu :
Collecter, rassembler
收
Bīng :
Le soldat
兵
« Muht yáuh gūng jyú mihng, daahn haih yáuh gūng jyú behng » :
« Elle n’a guère la destinée d’une princesse, mais elle en a le syndrome »
沒有公主命, 但係有公主病
« Gūng jyú behng » :
« La maladie de la princesse »
公主病
Gūng jyú :
La princesse
公主
Behng :
La maladie, le syndrome, la pathologie, le trouble 
病
Mihng :
La destinée, le destin, la vie
命
Daahn haih :
Pourtant, cependant, toutefois
但係
Yáuh :
Avoir
有
Muht yáuh :
Ne pas avoir, négation
沒有  
« Á jái sihk wòhng lìhn, yáuh fú góng mh chēut » :
« Le garçon muet avale du Coptis chinensis, sans pouvoir en révéler le goût amer. »  
啞仔食黃蓮,有苦講唔出
Á :
Être muet
啞
Á jái :
Un garçon muet
啞仔
Sihk :
Manger
食
Wòhng lìhn :  
Coptis chinensis (L’une des cinquante plantes médicinales fondamentales utilisées en médecine traditionnelle chinoise)
黃蓮
Fú :
Amer
苦
Góng mh chēut :
Impossible à dire, ne pas pouvoir révéler en public
講唔出
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A Hong Kong, les préjugés ont l’effet d’un coup de bambou

7/24/2026

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EXPRESSION CANTONAISE : « Yāt jūk gōu dá syùhn yàhn » - « Mettre tout le monde dans le même panier »
Le nez au vent, vous savourez l’instant. L’air marin emplit vos poumons. Sa caresse salée détend votre visage. Votre relaxation est telle que vous ne sentez même plus les vibrations du moteur transmises aux lattes en bois de votre siège. Le trajet du vaisseau vert et blanc ne dure que 10 minutes. Pourtant, vous avez l’impression de partir très loin. Quel bonheur de s’évader en bateau plutôt que de courir dans les couloirs du métro ou d’attraper un bus bondé pour « gwo hói » (過海) - « traverser la mer », selon la formule hongkongaise signifiant aller de Central (Jūng wàahn, 中環) à Kowloon (Gáu lùhng, 九龍) ou en sens inverse, de Kowloon à Central.
Le soleil joue à cache-cache. Les jets de lumière argentée qu’il catapulte avec espièglerie percent les flots vert-de-gris de manière aléatoire. Les vagues bombardées étincellent, rendant la navigation encore plus féérique. Autour de vous, tout le monde s’extasie de la splendeur de la baie Victoria (Wàih dō leih a, 維多利亞). La plupart des places sont occupées dans la « Síu lèuhn » (小輪) - « Petite roue », surnom donné à la ligne de ferry légendaire en référence au démarrage de son exploitation (en 1898) à l’époque des navires à vapeur. Aujourd’hui, diverses populations la peuplent, des touristes de Chine Continentale, de Corée du Sud, du Japon, de Singapour, des Amériques, du Moyen Orient, d’Europe, etc. Des familles locales en vacances la fréquentent également. Sans compter une poignée de travailleurs qui, comme vous, ont souhaité joindre l’utile à l’agréable pour se rendre de l’autre côté de la berge, à Tsim Sha Tsui (Jīm Sā Jéui,尖沙咀).
Un « bateau taxi » - (« Hong Kong Water Taxi », « Hēung Góng séui seuhng dīk sí », 香港水上的士) surgit de l’horizon. Fendant la mer à fond les turbots, l’intrus vrombit à quelques mètres de vous. Le roulis causé par cette provocation déstabilise quelques voyageurs du creuset qui poussent des petits cris de stupeur. « Nous venons tous d’un monde différent. Si nous sombrons, nous serons tous logés à la même enseigne. Nous sommes dans le même bateau, » songez-vous. De fil en aiguille, vous vous remémorez l’expression cantonaise « yāt jūk gōu dá syùhn yàhn » (一竹篙打一船人), traduite mot à mot par « une perche en bambou frappe un bateau de gens ». « Yāt » (一) représente le chiffre « un ». « Jūk gōu » désigne la « perche en bambou », « syùhn » le « bateau » et « yàhn », « l’humain ». Dá (打) est le verbe « frapper ».
Comment une seule tige de bambou peut-elle percuter toutes les personnes d’une embarcation ? Pour le visualiser, une astuce est de se déporter à l’ère des bateliers usant d’une longue canne pour ramer sur les confluents de la rivière des Perles (« Jyū gōng », 珠江) ou sur les canaux fluviaux du Port au Parfum. Imaginez un passeur irrité sortant de ses gonds. Souhaitant se débarrasser de l’importun qui a chargé la barque, il décoche un coup brutal à l’aide de sa longue rame élancée : Bien que la plupart des personnes embarquées soient innocentes, toutes sont touchées. Le rameur furieux « a mis tout le monde dans le même panier. »
Cette anecdote illustre que la colère est mauvaise conseillère. Toutefois, l’objectif principal de la maxime « yāt jūk gōu dá syùhn yàhn » est de dénoncer les préjugés. Elle dépeint l’absurdité de juger un groupe d’individus à partir d’un exemple isolé.
Consciente de la diversité des personnalités existant dans l’Empire du Milieu, la sagesse chinoise édicte que « yāt yeuhng máih, baak yeuhng yàhn » (一樣米百樣人) - « une espèce de riz, cent sortes de personnes ». Ce n’est pas parce que les hommes se nourrissent d’aliments similaires qu’ils développent le même caractère. Soulignant la multiplicité des tempéraments, ce proverbe de jadis amène aussi à questionner la standardisation à outrance.
Votre navire s’approche du « quai » (« máh tàuh » 碼頭). Les marins bleus n’ont pas encore lancé les cordes d’amarrage que les voyageurs se lèvent d’un bond, à l’unisson. Comment analyser cet empressement unanime ? Vous en cherchez l’explication. Vous ne voudriez pas, à votre tour, mettre tout le monde dans le même bain. Au lieu d'en déduire que « personne n’a le pied marin, » vous en concluez, tout bien considéré, que « tous n’ont pas le pied marin ».


Par E.M. à Hong Kong
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Photo : 02/07/2023  Le Star Ferry, Tsim Sha Tsui, Kowloon - ©Keih Saht Le
Lexique :
« Yāt jūk gōu dá syùhn yàhn » : « Mettre tout le monde dans le même panier »
Littéralement : « Une perche en bambou frappe un bateau de gens »
一竹篙打一船人
 Yāt : Un, Une
一
Jūk : Le bambou
竹
Jūk gōu : La perche en bambou
竹篙
Dá : Frapper
打
Syùhn : Le bateau
船
Yàhn : L’humain, la personne, les gens
人
« Yāt yeuhng máih, baak yeuhng yàhn » : « Une espèce de riz, cent sortes de personnes ».
一樣米百樣人
Yeuhng. L’espèce, une sorte de, un type de, l'échantillon, l'apparence
樣
Máih : Le riz
米
Baak : Cent
百
Traverser la mer avec le Star Ferry :
--------
Gwo hói : Traverser la mer
過海
A Hong Kong, « gwo hói » signifie aller de Kowloon à Central ou de Central à Kowloon, que l’on prenne le métro, le bus, le taxi ou le bateau.
Gwo : Traverser, vivre une expérience
過
Hói : La mer
海
Daap syùhn : Prendre le bateau
搭船
Joh syùhn : Prendre le bateau
坐船
« Síu lèuhn » : « Petite roue »
Surnom donné à la ligne de ferry légendaire allant de Central à Kowloon (et inversement) en référence au démarrage de son exploitation (en 1898) à l’époque des navires à vapeur.
小輪
Siu : Petit, petite
小
Leuhn : La roue
輪
Daap Síu lèuhn : Prendre la « Petite roue » - la « Síu lèuhn », c’est-à-dire prendre le ferry allant de Central à Kowloon et inversement.  
Máh tàuh : Le quai, la jetée
碼頭
Tīn Sīng máh tàuh : Star Ferry Terminal, le quai où l’on prend la « Síu lèuhn » 
天星碼頭
Tīn Sīng est le nom de la compagnie opérant la « Síu lèuhn »
天星
Tīn : Le ciel
天
Sīng : L’étoile
星
Tīn Sīng Síu lèuhn : La « petite roue », le Star ferry
天星小輪
Chàhng : Le pont (d’un bateau), l’étage
層
Dans la « Síu lèuhn », il y a deux ponts, le pont supérieur, le « seuhng chàhng » (上層), et le pont inférieur, le « hah chàhng » (下層).
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A Hong Kong, les poulets et les canards ne s’entendent pas

7/18/2026

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EXPRESSION CANTONAISE : « Gāi tùhng aap góng » (雞同鴨講) – « Dialogue de sourds »
Plusieurs tramways - surnommés « Ding ding » (叮叮) en raison du timbre allègre et tranchant de leur cloche de signalement - font escale à la station de Happy Valley (Páau máh déi, 跑馬地). Celui qui traverse Causeway Bay (Tùhng lòh wāan, 銅鑼灣) en direction de l’ouest de l’île de Hong Kong s’apprête à partir. Vous sautez dedans. Les portes vitrées se ferment. La machine (à la vitesse de pointe de 50 km/h) démarre énergiquement. Déséquilibré par l’élan, vous empoignez avec force la rampe de l’escalier étroit en colimaçon que vous grimpez. Vos capacités d’équilibristes sont rudement mises à l’épreuve. Votre persévérance paie. Vous parvenez au deuxième étage sain et sauf. De toute façon, vous n’auriez battu en retraite pour rien au monde car, de là-haut, la vue imprenable sur les rues débordantes de vie est fascinante.
Vous avancez vers l’avant de la voiture à impériale, jetez votre dévolu sur la place côté couloir, à deux rangs des marches conduisant à la sortie. A votre droite, deux personnes assises devant vous attirent votre attention, un adolescent coiffé comme la jeune star locale Anson Lo Hon-ting (盧瀚霆) et celle qu’il appelle « Auntie ». Au Port au Parfum, ce diminutif désigne une tante côté maternelle (« A yìh », 阿姨) ou une amie d’âge à peu près similaire à celui de ses parents. Installée côté fenêtre, l’élégante « Auntie », gaie comme un pinson dans sa veste à col mandarin bleu-gris, est fort volubile. Elle se donne beaucoup de peine pour que son voisin à la mine taciturne transforme son monologue en conversation. A défaut d’une parole aimable, celui-ci pourrait émettre quelques signes d’empathie, bouger, parfois, la tête en guise d’acquiescement. Que nenni. Tandis que le « Ding ding » s’engouffre dans le quartier de Wan Chai (Wāan Jái, 灣仔), le jeune garçon sort de sa poche le téléphone portable dont vous apercevez l’écran. Il se branche sur l’arène de combat virtuelle de « Honor of Kings ». Cette ultime preuve d’indifférence semble avoir raison de l’ardente « Auntie ». Celle-ci se tait pendant quelques minutes.
Cette ligne de tramway est témoin de bien des scènes de la vie courante, d’imbroglios, de cacophonies. Elle est entrée en service en 1904. Ses sièges sont rodés aux dialogues de sourds entre les générations X (personnes nées entre 1965 et 1985) et Alpha (personnes nées à partir de 2012). « Gāi tùhng aap góng » (雞同鴨講) – « un poulet et un canard parlent » dit-on pour décrire cette situation. Si le « gāi » (« poulet », 雞) et le « aap » (« canard », 鴨) sont dotés de caractéristiques communes - des plumes, des ailes, un bec -, ceux-ci ne parlent guère le même langage. L’un glousse, l’autre cancane. Les habitudes de vie des deux volatiles aussi diffèrent, compliquant leur cohabitation. Leurs éleveurs savent que des aménagements sont nécessaires, telle l’allocation d’espaces de repos distincts, pour éviter qu’ils ne se volent dans les plumes.
 « Auntie » qui ne marche pas sur des œufs revient à la charge. Elle donne un coup de coude à son voisin et lui crie à l’oreille « Tái ha ! » (睇吓) - « Regarde ! ». Elle lui montre la barquette extirpée du sac imperméable coincé entre ses genoux. A la vue du paquet, acceptant de déserter son monde de simulation, le fanatique de jeu vidéo pouffe de rire joyeusement. Intrigué, vous vous redressez pour mieux voir. L’emballage exposé fièrement par la tentatrice contient un mets recherché, quatre « pèih dáan » (皮蛋), œufs de cane fermentés pendant quelques semaines dans une gangue d'argile et de cendres. (Accompagnés de gingembre, ils sont succulents.) « Dáan » signifie « l’œuf » et « pèih », la « peau ». « Pèih dáan » se traduit pas « l’œuf à peau » évoquant la transformation du blanc d’œuf. Celui-ci coagule en une couche gélatineuse marron-noir, comme une nouvelle enveloppe. Affermi, le jaune se pare de tons verts. Estimant que le produit muté prend l’aspect d’un vieux parchemin, les Occidentaux l’appelle « œuf de cent ans ». Cette appellation tirée par les cheveux est trompeuse car les œufs ne sont pas conservés pendant tout un siècle !
Quoi qu’il en soit, grâce à cette recette plusieurs fois centenaires (de l’époque de la dynastie des Ming, 1368 à 1644), la communication entre les deux générations est rétablie. Une langue universelle existe bien, celle des gourmets.


Par E.M. à Hong Kong
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Photo : 05/03/2026 Pèih dáan (Oeufs de cent ans), Wan Chai, Ile de Hong Kong - ©Keih Saht Le
Les « pèih dáan » (皮蛋) sont des œufs fermentés pendant quelques semaines dans une gangue d'argile et de cendres.
Lexique :
« Gāi tùhng aap góng » :
« Dialogue de sourds »
 Littéralement :
« Un poulet et un canard parlent »
雞同鴨講
Gāi :
Le poulet
雞
Tùhng :
Et, avec
同
Aap :
Le canard
鴨
Góng :
Parler
講
Dīng dīng :
Surnom du tramway de Hong Kong
叮叮
Dihn chē :
Tramway
電車
Pèih dáan :
« Œuf à peau », œuf fermenté pendant plusieurs semaines dans une gangue d'argile et de cendres, appelé aussi « œuf de cent ans ».
皮蛋
Pèih :
La peau, l’écorce, la pelure, croute
皮
Dáan :
L’oeuf
蛋

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A Hong Kong, le goût des prunes évoque celui du bœuf séché

7/11/2026

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EXPRESSION CANTONAISE : « Jūng jó ngàuh yuhk gōn » – « Recevoir une contravention »
Vous vous pressez. En vain. Le bonhomme rouge s’allume. Vous craignez d’arriver en retard à votre rendez-vous. La tentation est forte de « griller le feu », de « chūng hùhng dāng » (衝紅燈) - « charger la lumière rouge » à l’image d’un taureau courroucé, comme les Hongkongais le décrivent. Cependant, aujourd’hui, un réflexe de prudence vous retient de foncer tête baissée.
Tandis que les accidents de la route se multiplient, la police renforce les contrôles tant à l’égard des conducteurs que des piétons, qu’ils soient délibérément désobéissants, absorbés par leur téléphone portable ou tête en l’air. La rumeur raconte que, tapis non loin des feux, les agents de la circulation se tiennent en embuscade à l’affût de n’importe quel impudent. Traverser à l’écarlate est puni sur-le-champ d’une pénalité de 2000 Hong Kong dollars (224 euros environ au 11/07/2026).
Mine de rien, vous regardez à gauche puis à droite. Vous allongez votre cou pour mieux scruter le trottoir opposé avec l’idée de débusquer d’éventuelles « pervenches » surnommées ici « gafē muih » (咖啡妹) - « petite sœur café » en référence à la couleur de leur uniforme jaune et marron. Etant donné qu’au Port au Parfum les jeunes femmes n’ont guère l’apanage de la distribution de prunes, la formule se décline au masculin en « gafē jái » (咖啡仔) - « jeune homme café » ou en « gafē lóuh » (咖啡老) - « vénérable café » afin de caractériser les agents d’âges plus avancés.
Le bonhomme passe au vert. Vous empruntez le passage clouté, longez le bout de la rue Sam Chuk (Sāam Jūk, 三祝) dédié aux réparateurs automobiles. A l’approche de l’aire de jeux de Choi Hung Road (Chói Hùhng douh,彩虹道), à l’ouest du district de San Po Kong (Sān Pòuh Gōng, 新蒲崗), vous découvrez enfin un indice du passage des dresseurs de procès-verbaux. Une voiture bleu métallisé garée sur un emplacement réservé aux livraisons a été « jūng jó ngàuh yuhk gōn » (中咗牛肉乾) - « frappée de bœuf séché, » c’est-à- dire « verbalisée ». Dans ce contexte particulier, « jūng jó » (中咗) ne se traduit pas par « milieu » mais par « être frappé, être affecté ». « Ngàuh yuhk gōn » désigne les bouchées à grignoter (les « snacks » en Anglais) composées de « viande de bœuf » (« ngàuh yuhk », 牛肉) savourées après salaison, (« gōn », 乾) signifiant « sec ». D’après les locaux, ces friandises coupées en lamelles épousent une forme similaire aux tickets d’infractions glissés sur le pare-brise.
Certes, l’amende distribuée sur la voie publique est plus salée. Elle est aussi nettement moins populaire que les amuse-gueules à base de viande séchée (de bœuf, de porc, de dinde ou de canard) dont les Hongkongais raffolent. Il s’en vend de toutes les sortes, au poivre, à la sauce barbecue, au curry ou marinés en respectant la recette authentique locale. Celle-ci s’exécute grâce à une préparation alliant les sauces de soja et de poisson, le mélange « cinq épices » (anis étoilé, clous de girofle, cannelle, poivre du Sichuan et graines de fenouil) à du sucre et à  du vin de riz de Shaoxing.
Songeant à la texture tantôt croustillante tantôt fondante de ces coupe-faim, votre estomac crie famine. Vous pourriez vous en procurer quelques-uns au 7 Eleven (« chāt jái », 七仔) de quartier que vous venez d’apercevoir. Pour le rejoindre, vous devez traverser la route. Par malchance, la musique saccadée signalant que le feu s’apprête à rougir se déclenche. Or, ventre creux n’a pas d’oreille. Vous vous mettez à courir, espérant éviter d’avoir à braver l’interdit. Tout cela pour grignoter quelques tranches de « ngàuh yuhk gōn ».


Par E.M. à Hong Kong
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Photo : 06/07/2026  San Po Kong, New Kowloon - ©Keih Saht Le
Lexique :

« Chūng hùhng dāng » : « Griller un feu »
衝紅燈
Chūng :
Charger, foncer
衝
Hùhng dāng :
Le feu rouge, la lumière rouge, la lampe rouge
紅燈
Hùhng :
Rouge
紅
Dāng :
La lumière, la lampe, la lanterne
燈
« Jūng jó ngàuh yuhk gōn » :
« Être verbalisé » - « Recevoir une contravention »  
Littéralement :
« Frappé de viande de bœuf séchée »
中咗牛肉乾
« Chē jūng jó ngàuh yuhk gōn » :
« Véhicule verbalisé » - « Voiture frappée de viande de bœuf séchée »
Jūng jó :
Etre frappé, être affecté, souffrir de  
中咗
Ngàuh :
Le bœuf, la vache
牛
Yuhk :
La viande
肉
Gōn :
Sec, séché
乾
Ngàuh yuhk gōn :  
Bouchées de bœuf séché en forme de lamelles à grignoter
牛肉乾
Les agents de la circulation au féminin et au maculin :
--------
 « Gafē muih » : « Petite sœur café »
咖啡妹
Gafē :
Couleur café, le café
咖啡
Muih muih :
La petite sœur
妹妹
« Gafē jái » :
« Jeune homme café »
咖啡仔
Jái :
Le jeune homme, le garçon
仔
« Ga fē lóuh » :
« Vénérable café »
咖啡老
Lóuh :
Agé, vénérable
老
--------
Gíng chaat: Le policier
警察
Chē pàaih :
Le permis de conduire
車牌
Chē pàaih houh máh :
Le numéro de permis de conduire, le numéro de licence
車牌號碼
Houh máh :
Le numéro, qui se dit aussi en Hongkongais « Lumba », imitant phonétiquement la prononciation du mot « number » de la langue britannique.
號碼
Chāau pàaih :
Ecrire une contravention, un procès-verbal
抄牌
Chāau :
Copier
 抄
Pàaih :
La plaque, l'écriteau
牌
Pàaih jí :
La marque
牌子
Faht dāan :
Mot formel pour l’amende, la réception d’une contravention
罰單
Hàhng yàhn : Le piéton
行人
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A Hong Kong, les dangers publics sont des poils aveugles

7/4/2026

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EXPRESSION CANTONAISE : « Tìuh màahng mòuh ! » – « Espèce de chauffard ! »
Le chauffeur n’attend pas que la portière claque pour démarrer en trombe. Ce n’est pas un FlyTaxi (Fēidīk, 飛的) pour rien. Pour la plupart connaisseurs des rues de Hong Kong sur le bout des doigts, les taxis commandés grâce à cette application locale ne perdent pas une minute. Remarquant ses gants de formule 1, vous attachez votre ceinture, calez vos affaires au mieux. Le conducteur qui donne un air au célèbre coureur automobile Hongkongais Charles Kwan Siu-Cheung - 關兆昌 (à la retraite depuis 2017) jette un coup d’œil expert à son tableau de bord clignotant de partout. Le bouquet de signaux confirme qu’un bouchon est en train de se former sur le parcours traditionnel : « Sāk chē ! » (塞車), textuellement « farci de véhicules ! », s’exclame-t-il agacé. L’homme averti propose d’éviter les encombrements grâce à un détour puis d’emprunter le tunnel sous la mer côté ouest (le Western Harbour Crossing, Sāi kēui hói dái seuih douh, 西區海底隧道), raccordant Sai Ying Pun ((Sāi yìhng pùhn, 西營盤) à Kowloon West (Sāi gáu lùhng, 西九龍).  Conquis par la diligence du pilote expérimenté, vous acquiescez immédiatement.
La radio locale passe des tubes Cantonais populaires. Reconnaissant la chanson « Interlude » (Chaap kūk, 插曲) de Sammi Cheng - 鄭秀文, vous la chantonnez en stéréo. Cette attitude réjouit le conducteur qui vous questionne sur vos chanteurs de Cantopop préférés. Hélas, le charme de l’atmosphère joviale qui s’est installée se rompt. Au sortir du tunnel, sur la Route 3 (Sāam houh gon sin, 三號幹綫) - l’autoroute en direction du nord-ouest des Nouveaux Territoires (Sān gaai, 新界) -, juste après avoir dépassé le complexe commercial Element (Yùhn fōng, 圓方) relié au gratte-ciel de l’ICC (International Commerce Centre, Wàahn kàuh mauh yihk gwóng chèuhng, 環球貿易廣場), un bolide surgit de nulle part fait une queue de poisson. Votre chauffeur réagit avec sang-froid. Il freine exactement ce qu’il faut pour ne point être embouti par la voiture de derrière. Furieux, il grommelle « máh louh ja dáan ! »  (馬路炸彈 !) – « bombe à retardement ! », expression Hongkongaise utilisée pour décrire un chauffard qui « roule à tombeau ouvert », comportant « máh louh » pour « route » et « ja dáan » pour « engin explosif ».
Deux minutes après l’incident, le conducteur du dimanche retourne sur sa ligne initiale sans user de son clignotant. Nous avons affaire avec un « cut sin wòhng ! » (cut 線王 !) – un « roi coupeur de lignes ! » maugrée le taxi de plus en plus irrité. Dans cette formule spécifique au Port au Parfum, notons un intrus, le verbe Anglais « cut ». Son ajout apporte, c'est indéniable, une note phonétique incisive. Son association avec « sin, 線 », signifiant « ligne, voie, démarcation », et « wòhng, 王 », traduit par « roi, monarque, empereur », accentue la causticité de cette description ironique des sans-gênes dangereux qui changent de voies au mépris des distances de sécurité.
A l’approche de la sortie 4 (accès à Mei Foo, Sha Tin et Lantau), le danger public récidive sans crier gare. Heureusement, votre coursier chevronné n’a pas baissé la garde. Grâce à un coup de volant précis, il évite la catastrophe. Furibond toutefois, il klaxonne de toutes ses forces. C’en est trop. Il lâche le jet d’insultes qu’il n’arrive plus à contenir. Parmi elles, vous saisissez au vol « tìuh màahng mòuh ! » (條盲毛) - « espèce de poil aveugle ! ». Cette drôle d’injure envers un chauffard vous intrigue. Vous attendez cinq minutes que la colère de votre taxi s’apaise pour vous enquérir du choix du mot « poil » (Mòuh, 毛) ? Parce ce que cette formation filiforme de l’épiderme est « légère, insignifiante, inconsistante, nulle, » explique-t-il. « Et aveugle … (màahng, 盲) » ajoutez-vous. « Cela va sans dire », confirme-t-il.
Il s’en est fallu d’un cheveu pour que ne soyez victimes d’un grave accident. La course achevée, vous avez à peine le temps de remercier chaleureusement votre compagnon d’émotions pour sa dextérité. Celui-ci vient d’accepter un autre client. Il repart à toute vitesse.

Par E.M. à Hong Kong

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Photo : 23/09/2019  Times Square, Causeway Bay - ©Keih Saht Le
Lexique :
« Tìuh màahng mòuh » : « Espèce de chauffard ! »
條盲毛
Yāt tìuh màahng mòuh :
Un chauffard
 一條盲毛
Tìuh :
Classificateur désignant ce qui est long, étroit et déplaisant.
條
Màahng :
Aveugle
盲
Mòuh :
Le poil
毛
Sī gēi :
Le chauffeur
司機
« Máh louh ja dáan » :
« Rouler à tombeau ouvert »
馬路炸彈
Máh louh :
La route
馬路
Ja dáan :
La bombe, l’engin explosif prêt à exploser
炸彈
 « Cut sin wòhng » :
« Le roi coupeur de voies »
En conduite, celui qui ne cesse de changer de lignes dangereusement.
« Cut 線王 »
Sāk chē :
Le bouchon, la circulation
塞車
Chē :
Le véhicule, la voiture
車
Sāk :
Farcir, emplir
塞
Ngóh sāk
gán chē : Je suis coincé(e) dans les encombrements.
我塞緊車
Ngóh :
Je
我
Gán :
En train de
緊
Dīk sí:
Le taxi
的士
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A Hong Kong, la beauté attaque les miroirs

5/15/2026

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EXPRESSION CANTONAISE : « Leng baau geng » – « Belle (ou beau) à couper le souffle »
Vous accostez au débarcadère du vaste centre commercial de Shun Tak Centre (Seun Dāk Jung sām, 信德中心) après une heure de navigation à très grande vitesse, en « High Speed Turbot Jet », sur des flots agités. Quel soulagement d’évacuer le radeau à hydrofoil réputé, certes, pour exercer parfaitement son numéro d’équilibriste sur le dos de l’océan depuis 1964. Le besoin impérieux d’échapper à la surventilation tenace qui vous escorte depuis le départ de Macao vous fait galoper en direction de l’air libre.  A fond de train, vous rejoignez la porte vitrée qui donne sur la passerelle piétonne menant au vieux Western Market (Sāi góng sìhng, 西港城) datant de 1906, l’un des plus anciens bâtiments du quartier effervescent de Sheung Wan (Seuhng wàahn, 上環). Peu disposée à retrouver d’emblée le vacarme citadin, vous descendez les escaliers conduisant à la rive opposée. Vous rejoignez la promenade du front de mer fermée aux voitures, une aubaine pour se dégourdir les jambes.
Longeant un bout de la baie Victoria (Wàih dō leih a, 維多利亞), aujourd’hui toute vêtue de brume, vous arrivez aux pelouses du Sun Yat Sen Memorial Park (Jūng sāan Géi nihm gūng yún,中山紀念公園). Vous remarquez la multiplication des « louh léuhng dím » (露兩點), de ceux qui « exhibent leurs deux points », image humoristique locale décrivant les hommes qui se baladent torse nu en public. Ce phénomène est monnaie courante au Port au Parfum, où le taux d’humidité atteint 90 % dès la mi-mai, tandis que les températures dépassent facilement 30 degrés Celsius.
Les « louh léuhng dím » qui s’entraînent à la course à pied vous paraissent plus nombreux que d’habitude. Serait-ce en raison de la campagne de sensibilisation contre le surpoids déclenchée récemment (en mars 2026) par le gouvernement ? Il est vrai que le taux d’obésité (définie ici par un indice de masse corporelle supérieur ou égal à 25) des résidents Hongkongais s’est nettement accru passant, selon le Département de la Santé, de 29,9 % en 2014-2015 à 32,6 % en 2020-2022.
La détermination des braves coureurs à défier la chaleur moite vous impressionne. Grâce à leurs foulées régulières, ces derniers devraient bientôt ressembler aux athlètes des affiches publicitaires des clubs de sport qui prolifèrent en ville. Partout, ces créatures - probablement maquillées à l’intelligence artificielle - paradent avec « leur ceinture d’adonis », leur « yàhn yùh sin » (人魚線) comme on dit couramment en Cantonais, associant « yàhn yùh » (人魚) - « la sirène » à « sin » (線) - « la ligne ». Attention, à Hong Kong, seuls les hommes sont complimentés pour leur « ligne de sirène ». Désignant une « ligne en V », ce qualificatif n’a rien à voir avec la silhouette fine de la sirène française, ni ne réfère à l’illustre robe haute-couture fourreau évasée au-dessous des genoux. Soyez rassurés toutefois, si les femmes ne sont pas complimentées pour leur « yàhn yùh sin », en revanche, elles sont sur un pied d’égalité avec les mâles en ce qui concerne l’exposition de leurs « biceps ». Qu’ils soient féminins ou masculins, ces atouts s’appellent les « lóuh syú jái » (老鼠仔), les « petites souris. » Cette combinaison fait écho au terme latin « musculus » jadis employé pour décrire la forme arrondie de contraction des muscles, comme si des rongeurs de petit gabari se déplaçaient sous la peau.
Après l’effort, l’espoir d’un réconfort. Au Port au Parfum, qui ne rêve d’être « leng » (靚) (« jolie », « charmant ») à en « baau » (爆) (« faire exploser ») son « miroir » (« geng », 鏡) ? L’extrême beauté mettrait en péril les psychés, foudroyées, éventuellement, par des déesses et dieux jaloux d’un reflet humain proche du divin. A moins qu’il ne s’agisse d’une protection pour éviter au commun des mortels de s’éprendre de sa propre image. Malgré le danger encouru, « leng baau geng ! » (靚爆鏡) se déclare à une personne « belle (ou beau) à couper le souffle ». On peut même louer l’élégance de quelqu’un tiré à quatre épingles en échangeant « leng » contre « yìhng » (型), synonyme de « style, allure, prestance ». Sans doute avez-vous entendu « yìhng baau geng ! » lorsque Tony Leung Chiu-wai et Maggie Cheung montaient les marches au festival de Cannes.
Arrivée à la fin de votre marche, à deux pas de la piscine municipale de Sai Ying Pun (Sāi Yìhng Pùhn, 西營盤), vous jetez un coup d’œil aux marathoniens en train de reprendre haleine au pied de l’imposante statue élancée de Sun Yat Sen. Ils semblent exténués. Vous compatissez. Pour briser la glace, il faut brûler beaucoup de calories.


Par E.M. à Hong Kong 
Photo
Photo : 12/05/2026 Pacific Place, Admiralty - ©Keih Saht Le
Lexique :
 « Louh léuhng dím » :
« Exhiber deux points », « Un homme qui se balade torse nu en public »
露兩點
Louh :
Exposer, montrer, exhiber
露
Léuhng :
Par deux, deux
兩
Dím :
Le point
點
« Yàhn yùh sin » :
« La ceinture d’adonis  », « La ligne en V  »
人魚線
Yàhn yùh » :
La sirène
人魚
Sin :
La ligne
線
Lóuh syú jái :
Les bicceps, les muscles du haut des bras
老鼠仔
Lóuh syú :
La souris, le rat
老鼠
Jái :
Petit, jeune, bébé
仔
« Leng baau geng ! » :
« belle (ou beau) à couper le souffle »
靚爆鏡
Leng :  
Jolie, charmant
靚
Leng néuih :
Jolie jeune fille, jolie jeune femme
靚女
Leng jái :
Jeune beau garçon, jeune homme charmant
靚仔
Baau :
Exploser
爆
Geng :
Miroir
鏡
Yìhng : L
e style, l’allure, la prestance, l’apparence
型


Photo
Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm
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A Hong Kong, les bons comptes font les bons amis

5/8/2026

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EXPRESSION CANTONAISE : « Ngóh deih A A lā » - « Partageons l’addition ! »
Dans le panier de bambou encore tiède, il ne reste plus que l’un des quatre « sīu maaih » (燒賣), dimsum (dím sām, 點心) savoureux farci aux crevettes et au porc, couronné d’œufs de crabe. Sans demander votre permission, votre compagnon de déjeuner le dépose généreusement au fond de votre bol. « Sihk mh lohk » (食唔落) - « la nourriture ne descend plus, » prétexte-t-il usant de cette formule hongkongaise couramment employée pour décrire une « extrême satiété ». Vous aussi êtes « hóu báau » (好飽, mot à mot « bien plein ») - « complétement repu ». Gourmandise oblige, vous engloutissez la dernière bouchée du repas pantagruélique sans vous faire prier. L’addition arrive. Votre camarade gastronome confirme : « A A lā ». Vous renchérissez : « Cela pourrait même valoir un AAA, en l’occurrence un triple A. » Vous croyez qu’il s’agit de poster une note de recommandation – calquée sur le modèle de celles des agences de notation de crédits – dédiée aux réseaux sociaux du restaurant.
Au froncement de sourcils de votre accompagnateur, vous suspectez un malentendu. Souhaitant corriger le tir, vous persistez dans l’exploration de la piste la plus plausible à vos yeux. A quels mots Anglais le sigle « A A » se réfère-il ? : Vous avez remarqué que les Hongkongais ont l’habitude d’intégrer spontanément à leur Cantonais parlé des multitudes d’acronymes basés sur le langage britannique tels « OT » pour « overtime » (« heures supplémentaires »), « OL » pour « office ladies » (« femmes travaillant dans les bureaux »), etc. Il s’avère que vous êtes en train de faire fausse route. Votre ami vous révèle que, contre toute attente, l’expression n’a rien à voir avec la langue de Shakespeare. « A A » indique que « chacun paie A, finance une part égale à l’autre ». « Ngóh deih A A lā » (我哋 A A 啦) équivaut à « partageons l’addition ! » comme cela est généralement prévu au préalable.
Les règles de politesse hongkongaises concernant le règlement de la « máaih dāan » (買單, « addition, note à payer dans un restaurant ») sont conçues pour éviter tout quiproquo. La coutume est de spécifier clairement, en amont, comment les frais seront partagés, qu’il s’agisse d’un déjeuner, d’un dîner entre amis proches ou entre contacts professionnels. Dans ce cas de figure, quelques phrases introductrices adoucissant une formalisation potentiellement abrupte sont appréciées. L’initiateur d’un rendez-vous gourmet suggère par exemple « d’aller essayer ce restaurant » (去試呢間餐廳) - « heui si li gaan chāantēng »). C’est un peu « cher » (貴, « gwai »). Alors, « ngóh deih A A lā » !
En revanche, si le mot « chíng » (請), qui signifie « inviter en offrant », est employé, aucun retour en arrière n’est possible. Les destinataires d’une telle invitation mettront un point d’honneur à l’honorer non seulement parce qu’elle est gratuite, mais aussi et surtout pour « béi mihn » (俾面) - « valoriser, donner de la face » au bienfaiteur qui les convie. Suivant cette logique, un imposteur annonçant qu’il « chíng » sans honorer sa promesse fait perdre la face à ses invités. En guise de punition, il sera rayé définitivement de leurs tablettes. Où que l’on soit en Chine, au Nord, au Sud, à l’Ouest ou à l’Est, on ne badine pas avec le subtil concept de « béi mihn ». Le « b. a-ba » (« béaba ») pour ne point revenir bredouille en amitiés est de savoir quand couper la poire en deux.

Par E.M. à Hong Kong

Photo
Photo : 31/03/2021  Stanley, Ile de Hong Kong - ©Keih Saht
Lexique :

« Ngóh deih A A lā ! » : « Partageons l’addition en parts égales ! »
我哋 A A 啦
Chíng :
Inviter en offrant
請
Máaih dāan :
L’addition, la note à payer dans un restaurant
買單
Gaai siuh :
Recommander, Introduire quelque chose à quelqu’un, suggérer
介紹
« Ngóh gaai siuh néih : « Je vous suggère »
我介紹你
Gwai :
Cher, onéreux
貴
Béi mihn :
Donner de la face
俾面
Sihk mh lohk :
Extrême satiété
食唔落
Sihk :
Manger
食
Mh :
Expression de la négation
唔
Lohk :
Descendre
落
Hóu báau :
Être complétement repu
好飽
Hóu :
Bien, très
好
Báau :
Satisfait, plein, à satiété
飽
Dím sām :
Dimsum
點心
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 Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm
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