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EXPRESSION CANTONAISE : « Yiu gin Jāu Gūng » - « Avoir sommeil » La réunion de travail matinale s’éternise. Les propositions de résolution des problèmes à l’origine de la convocation de cette séance de remue-méninges peinent à convaincre le chef de service. Regard éteint, nuque courbée, vos collègues font montre de peu d’enthousiasme, probablement accaparés par une lutte laborieuse contre l’endormissement. Serait-ce l’effet des oscillations récurrentes de pressions atmosphériques provoquées par les approches des multiples typhons d’été ? Compagnon lugubre de ces tempêtes étourdissantes, le ciel ténébreux laisse planer un mystère menaçant qui incite à regagner ses pénates. Songeant aux récentes photos de vacances rayonnantes de quelques-uns de vos amis, vous laissez échapper un soupir d’envie. Moins délicat que les précédents, le dernier sujet à l’ordre du jour est abordé en un tour de main. L’assemblée est levée, déclenchant un réveil unanime assorti d’une éjection brutale des sièges, comme si le danger guettait de recevoir des coups de « wùh dihp dōu » (蝴蝶刀) (« couteaux papillons »), ces doubles sabres dédiés à l’exécution de la technique d’art martial cantonaise « Wihng chēun » (« Wing Chun », 詠春) des « huit lames tranchantes » (« bā jáam dōu », 八斬刀). Certains fuient vers les toilettes, d’autres courent en direction du coin cafétéria. Vous choisissez de filer avec les seconds. Déjà servi d’une tasse de « yūn yēung » (鴛鴦, mélange sucré de café, thé noir et de lait), l’un de vos confrères vous interroge : « Néih kàhm máahn tùhng Jāu Gūng jouh māt yéh a ? » (你琴晚同周公做乜嘢啊) traduit littéralement par « qu’as-tu fait hier soir avec Jāu Gūng ? » Cette question vous laisse perplexe. Vraiment, vous ne vous souvenez point d’avoir rencontré de Jāu Gūng (周公). Vous en informez votre inquisiteur. Cet aveu ingénu déclenche une rafale de rire. « Ngóh gong siu ha ! » (我講笑吓) - « je plaisante ! » vous rassure votre camarade. Il vous révèle alors que Jāu Gūng n’est autre que le duc de Zhou (Zhou Gong), né vers 1100 avant Jésus Christ, frère cadet du roi Wu de Zhou, fondateur de la dynastie Zhou (Jāu, 周). A la mort de ce dernier, le duc aurait exercé la régence pendant sept ans. A la fois chef de guerre et philosophe, Jāu Gūng est connu pour avoir transmis de nombreux legs à la civilisation chinoise, tel le Mandat du Ciel (Tīn mihng, 天命) conférant aux empereurs de Chine la légitimité de gouverner. Si le pouvoir de régner est accordé aux dirigeants vertueux, cette attribution est, en revanche, retirée aux hommes corrompus désapprouvés par le Ciel (Tīn, 天). Le penseur politique de la dynastie Zhou a supervisé également l’édition des premiers livres de codification des cérémonies et des rites (rythmant les saisons) accompagnés de musique (cithare, orgue à bouche, flûte, carillon en bronze, tambour). L’un des objectifs était d’inciter la population à exprimer ses idées d’une manière contrôlée, éclairée du juste équilibre entre raison et émotion. Maintenant, vous vous souvenez bien de l'éminent personnage. « Mais, pourquoi donc aurais-je croisé Jāu Gūng ?» vous enquérez vous. Votre professeur improvisé vous enseigne que « rendre visite à Jāu Gūng signifie aller dormir. » Guère décontenancé par votre mine dubitative, l’érudit poursuit son explication. Cette expression populaire n’est autre qu’une déformation de la complainte de Confucius (Húng Jí, 孔子, 551 à 479 avant Jésus Christ) qui n’arrivait plus à voir le duc en songe. Nostalgique, le maître Húng déplorait que la société de son époque s’éloigne de la sagesse promue par l’ancienne sommité. Plus tard, la publication d’un ouvrage traitant de l’interprétation des songes compilé par des auteurs anonymes, appelé Livre des Rêves de Zhou Gong, a définitivement élevé Jāu Gūng au rang de « Dieu des rêves » (Muhng sàhn, 夢神). Par ricochet, « yiu gin Jāu Gūng » (要見周公) – « avoir besoin de rencontrer le duc de Zhou » exprime l’idée d’avoir sommeil. Vous en déduisez que « néih kàhm máahn tùhng Jāu Gūng jouh māt yéh a ? » - « qu’as-tu fait hier soir avec Jāu Gūng ? » sous-entend que vous n’avez guère été dans les bras de Morphée et que, par conséquent, vous avez l’air très fatigué. C’est l'hôpital qui se moque de la charité, pensez-vous, remarquant les larges cernes sous les yeux de votre camarade de bureau insolent. Cherchant une réplique spirituelle pour rendre la pareille, vous tentez de vous inspirer de la définition confucianiste des qualités inhérentes au parfait gentilhomme. Pour mémoire, celles-ci sont symbolisées par quatre plantes, le « bambou » (« jūk jí », 竹子) pour l’honnêteté et la modestie, « l’orchidée » (« làahn fā », 蘭花) pour l’élégance et le raffinement, « le chrysanthème » (« gūk fā », 菊花) pour l’humilité et le détachement, et la « fleur de prunier » (« mùih fā », 梅花) pour la noblesse et la résilience. En vain, aucune formule poétique satisfaisante ne vient à votre esprit. Seule une tournure hongkongaise haute en couleur vous plaît : « Ce soir nous allons tous « fan dou jek séi jyū gám » - « roupiller comme des cochons morts » (瞓到隻死豬咁) », c’est-à-dire tous « dormir comme des loirs ». Tel est pris qui croyait prendre. Par E.M. à Hong Kong Photo : 03/07/2024 Tsim Sha Tsui, Kowloon - ©Keih Saht Le Hong Kong ne dort jamais Lexique « Yiu gin Jāu Gūng » : « Avoir sommeil » Littéralement : « Avoir besoin de rencontrer Jāu Gūng » 要見周公 Jāu Gūng : Le duc de Zhou, soit Zhou Gong, né vers 1100 avant Jésus Christ, frère cadet du roi Wu de Zhou, fondateur de la dynastie Zhou. 周公 Yiu : Avoir besoin de 要 Gin : Voir, rencontrer 見 « Néih kàhm máahn tùhng Jāu gūng jouh māt yéh a ? » : « Tu as l’air fatigué » Littéralement : « Qu’as-tu fait hier soir avec Jāu Gūng ? » 你琴晚同周公做乜嘢啊 Néih : Tu, toi 你 Kàhm máahn : Hier soir 琴晚 Tùhng : Avec, en compagnie de, semblable 同 Jouh : Faire 做 Māt yéh : Quoi ? Quelle chose ? 乜嘢 A : Particule émotionnelle interrogative 啊 Fan gaau : Dormir 瞓覺 « Fan dou jek séi jyū gám » : « Dormir comme une souche », « dormir comme un loir », « dormir profondément » Littéralement : « Dormir comme un cochon mort » 瞓到隻死豬咁 Séi : Mort 死 Jyū : Le cochon 豬 Gong siu : Plaisanter 講笑 Siu : Sourire 笑 Gong : Parler, dire 講 Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm
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Septembre 2026
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