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EXPRESSION CANTONAISE : « Fong fēi gēi » - « Poser un lapin » L’heure tourne. Vous trépignez d’impatience, attablé avec un collègue dans le coin le moins bruyant du Pacific Coffee (Taai pìhng yèuhng Gafē, 太平洋 咖啡) situé au rez-de-chaussée du gratte-ciel The Center (Jūng wàahn jūng sām, 中環中心). Cela fait une demi-heure que vous guettez l’arrivée de votre invité. Vous êtes frustrés de faire ainsi le pied de grue à l’écart de l’émulation ambiante. Ce retard vous empêche de profiter du courant d’énergie matinal euphorisant, alimenté par le déferlement continu de femmes et d’hommes d’affaires Hongkongais, tous frais comme des gardons. Votre confrère achève son « yiht lìhng chàh » (熱檸茶) - « thé chaud au citron » et pousse un soupir d’ennui. Chargée d’amertume, votre dernière goutte de « jāai fē » (齋啡) - « café noir » s’avère particulièrement amère. Il faut se rendre à l’évidence, le rendez-vous fixé ne sera point honoré. Votre compagnon de mésaventure partage cet avis. Selon lui, le retardataire malpoli « fong ngóh deih fēi gēi ! » (放我哋飛機) - « nous a mis un avion ! ». « Fong » (放) revêt plusieurs sens dont celui de « libérer, déplacer, mettre » tandis que « fēi gēi » (飛機) désigne « l’avion, la machine volante ». Native de Hong Kong, cette expression populaire se traduit en Français par « poser un lapin » ou par « décommander un rendez-vous à la dernière minute ». « Fong fēi gēi ! » (放飛機) s’inspirerait du souvenir des débuts laborieux des spectacles aériens motorisés organisés au Port au Parfum. La première personnalité à avoir le droit de s’y adonner fut le Belge Charles Van den Born aux manettes d’un biplan Farman Mark II, appareil d’origine française construit par les frères Voisin incorporant les spécifications d’Henri Farman. Le vol se tint le 18 mars 1911 au-dessus de Sha Tin (Sā Tìhn, 沙田). Le pilote aventurier (également champion cycliste) réalisa cet exploit malgré moult déboires. D’abord, il n’obtint pas l’autorisation de voler depuis Happy Valley (Páau máh déi, 跑馬地). Ensuite, le train spécial affrété pour transporter les spectateurs jusqu’au site fut retardé en raison de l’arrivée tardive du gouverneur Sir Frederick Lugard (connu pour avoir fondé l’Université de Hong Kong). Puis, lorsque le convoi arriva dans la zone dédiée à l’envol, un grand vent se leva, empêchant l’avion de décoller. Un grand nombre d’invités défaitistes jetèrent l’éponge et rentrèrent chez eux. Or, après leur départ, le vent tomba, offrant l’occasion au biplan de décoller : Seuls les convives les plus tenaces furent témoin de la prouesse aérienne. Acerbes, les commentateurs de l’époque jugèrent que le rendez-vous avec le public avait été manqué. Conséquence de ces rebondissements, « libérer l’avion » - « Fong fēi gēi ! » s’employa pour railler les tribulations des pilotes du siècle dernier. Puis, les années passant, ces mots de dérision devinrent plutôt synonymes de « déception, » de « manquer à un engagement ». Sachant combien les Hongkongais détestent perdre leur temps, vous vous excusez platement de l’impolitesse de votre contact, un Français envoyé en voyage d’affaires par un bureau de Paris, atterri fraîchement la veille à l’aéroport de Chek Lap Kok (Chek Lihp Gok, 赤鱲角). Vous vous inquiétez des répercussions de son action malséante sur la réputation du reste de la communauté française. « Yāt lāp lóuh syú sí, waaih líuh yāt wō jūk » (一粒老鼠屎,壞了一鍋粥) dit-on en Cantonais : « Une microscopique crotte de souris, tout le pot de Congee est gâté ». Introduit après un chiffre, en l’occurrence « yāt » (一) – « un », le classificateur nominal « lāp » (粒) s’emploie pour caractériser une quantité minuscule de quelque chose, soit dans le cas présent, la « lóuh syú sí » (« crotte de souris », 老鼠屎). « Waaih líuh » (壞了) signifie « ruiné, gâché », « wō » (鍋) « la marmite » et « jūk » (粥) le « Congee » (porridge à base de riz). En d’autres termes, il suffit de l’erreur d’une seule personne pour nuire à l’image de tout un groupe. Contrarié par ce fâcheux contretemps, votre collègue fait cependant montre de tolérance. Ecoutant vos excuses d’une oreille indulgente, l’homme peu rancunier choisit même des mots destinés à vous rassurer : « En France, ne cite-t-on pas l’adage latin selon lequel l’exception confirme la règle ? » A bien y réfléchir, il est vrai qu’Alexander Kouzminsky entra dans la légende de l’aviation hongkongaise en planant aussi au-dessus de Sha Tin (en 1912). Toutefois, le vol du pilote Russe, au gouvernail de l’emblématique monoplan Blériot XI, s’effectua, quant à lui, sans anicroche. Par E.M. à Hong Kong Photo : 08/05/2024 La Tour de l’horloge, Tsim Sha Tsui, Kowloon - ©Keih Saht Le La « Clock Tower » de 44 mètres, qui continue de donner l’heure exacte aux badauds de l’Avenue des Stars, a été érigée en 1915, lors de la construction du terminus de l’ancienne ligne de chemin de fer Kowloon-Canton. Lexique : « Fong fēi gēi ! » : « Poser un lapin » / « décommander un rendez-vous à la dernière minute » Littéralement : « Déplacer l’avion » 放飛機 Fong : Mettre, déplacer, libérer 放 Fēi gēi : L’avion, la machine volante 飛機 Taai pìhng yèuhng : L’Océan Pacifique 太平洋 Yèuhng : L’océan 洋 Yiht lìhng chàh : Thé chaud au citron 熱檸茶 Jāai fē : Café noir 齋啡 « Yāt lāp lóuh syú sí, waaih líuh yāt wō jūk » : « L’erreur d’une seule personne peut nuire à la réputation de tout un groupe » Littéralement : « Une microscopique crotte de souris, tout le pot de Congee est gâté ». 一粒老鼠屎,壞了一鍋粥 Yāt : Un 一 Lāp : Classificateur nominal utilisé pour caractériser une quantité minuscule 粒 Lóuh syú : La souris 老鼠 Sí : La crotte, l’excrément 屎 Waaih líuh : Ruiné, gâché, gâté 壞了 Wō : Le pot, la marmite 鍋 Jūk : Le Congee, c’est-à-dire le porridge à base de riz 粥 Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm
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Septembre 2026
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