|
Expression cantonaise : « Gāi tùhng aap góng » (雞同鴨講) – « Dialogue de sourds » Plusieurs tramways - surnommés « Ding ding » (叮叮) en raison du timbre allègre et tranchant de leur cloche de signalement - font escale à la station de Happy Valley (Páau máh déi, 跑馬地). Celui qui traverse Causeway Bay (Tùhng lòh wāan, 銅鑼灣) en direction de l’ouest de l’île de Hong Kong s’apprête à partir. Vous sautez dedans. Les portes vitrées se ferment. La machine (à la vitesse de pointe de 50 km/h) démarre énergiquement. Déséquilibré par l’élan, vous empoignez avec force la rampe de l’escalier étroit en colimaçon que vous grimpez. Vos capacités d’équilibristes sont rudement mises à l’épreuve. Votre persévérance paie. Vous parvenez au deuxième étage sain et sauf. De toute façon, vous n’auriez battu en retraite pour rien au monde car, de là-haut, la vue imprenable sur les rues débordantes de vie est fascinante. Vous avancez vers l’avant de la voiture à impériale, jetez votre dévolu sur la place côté couloir, à deux rangs des marches conduisant à la sortie. A votre droite, deux personnes assises devant vous attirent votre attention, un adolescent coiffé comme la jeune star locale Anson Lo Hon-ting (盧瀚霆) et celle qu’il appelle « Auntie ». Au Port au Parfum, ce diminutif désigne une tante côté maternelle (« A yìh », 阿姨) ou une amie d’âge à peu près similaire à celui de ses parents. Installée côté fenêtre, l’élégante « Auntie », gaie comme un pinson dans sa veste à col mandarin bleu-gris, est fort volubile. Elle se donne beaucoup de peine pour que son voisin à la mine taciturne transforme son monologue en conversation. A défaut d’une parole aimable, celui-ci pourrait émettre quelques signes d’empathie, bouger, parfois, la tête en guise d’acquiescement. Que nenni. Tandis que le « Ding ding » s’engouffre dans le quartier de Wan Chai (Wāan Jái, 灣仔), le jeune garçon sort de sa poche le téléphone portable dont vous apercevez l’écran. Il se branche sur l’arène de combat virtuelle de « Honor of Kings ». Cette ultime preuve d’indifférence semble avoir raison de l’ardente « Auntie ». Celle-ci se tait pendant quelques minutes. Cette ligne de tramway est témoin de bien des scènes de la vie courante, d’imbroglios, de cacophonies. Elle est entrée en service en 1904. Ses sièges sont rodés aux dialogues de sourds entre les générations X (personnes nées entre 1965 et 1985) et Alpha (personnes nées à partir de 2012). « Gāi tùhng aap góng » (雞同鴨講) – « un poulet et un canard parlent » dit-on pour décrire cette situation. Si le « gāi » (« poulet », 雞) et le « aap » (« canard », 鴨) sont dotés de caractéristiques communes - des plumes, des ailes, un bec -, ceux-ci ne parlent guère le même langage. L’un glousse, l’autre cancane. Les habitudes de vie des deux volatiles aussi diffèrent, compliquant leur cohabitation. Leurs éleveurs savent que des aménagements sont nécessaires, telle l’allocation d’espaces de repos distincts, pour éviter qu’ils ne se volent dans les plumes. « Auntie » qui ne marche pas sur des œufs revient à la charge. Elle donne un coup de coude à son voisin et lui crie à l’oreille « Tái ha ! » (睇吓) - « Regarde ! ». Elle lui montre la barquette extirpée du sac imperméable coincé entre ses genoux. A la vue du paquet, acceptant de déserter son monde de simulation, le fanatique de jeu vidéo pouffe de rire joyeusement. Intrigué, vous vous redressez pour mieux voir. L’emballage exposé fièrement par la tentatrice contient un mets recherché, quatre « pèih dáan » (皮蛋), œufs de cane fermentés pendant quelques semaines dans une gangue d'argile et de cendres. (Accompagnés de gingembre, ils sont succulents.) « Dáan » signifie « l’œuf » et « pèih », la « peau ». « Pèih dáan » se traduit pas « l’œuf à peau » évoquant la transformation du blanc d’œuf. Celui-ci coagule en une couche gélatineuse marron-noir, comme une nouvelle enveloppe. Affermi, le jaune se pare de tons verts. Estimant que le produit muté prend l’aspect d’un vieux parchemin, les Occidentaux l’appelle « œuf de cent ans ». Cette appellation tirée par les cheveux est trompeuse car les œufs ne sont pas conservés pendant tout un siècle ! Quoi qu’il en soit, grâce à cette recette plusieurs fois centenaires (de l’époque de la dynastie des Ming, 1368 à 1644), la communication entre les deux générations est rétablie. Une langue universelle existe bien, celle des gourmets. Par E.M. à Hong Kong Photo : 05/03/2026 Pèih dáan (Oeufs de cent ans), Wan Chai, Ile de Hong Kong - ©Keih Saht Le Les « pèih dáan » (皮蛋) sont des œufs fermentés pendant quelques semaines dans une gangue d'argile et de cendres. Lexique : « Gāi tùhng aap góng » : « Dialogue de sourds » Littéralement : « Un poulet et un canard parlent » 雞同鴨講 Gāi : Le poulet 雞 Tùhng : Et, avec 同 Aap : Le canard 鴨 Góng : Parler 講 Dīng dīng : Surnom du tramway de Hong Kong 叮叮 Dihn chē : Tramway 電車 Pèih dáan : « Œuf à peau », œuf fermenté pendant plusieurs semaines dans une gangue d'argile et de cendres, appelé aussi « œuf de cent ans ». 皮蛋 Pèih : La peau, l’écorce, la pelure, croute 皮 Dáan : L’oeuf 蛋 Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm
0 Commentaires
Laisser une réponse. |
Archives
Août 2026
Mots-clés :
Expression cantonaise
Exposition Musée Artiste Feng Shui |
Flux RSS