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EXPRESSION CANTONAISE : « Juk jek lóuh syú lohk máih gōng » - « Faire entrer le loup dans la bergerie » Vous vous délectez du goût subtil des « làahm fēi bāau » (« ormeaux d’Afrique du Sud », 南非鮑) joliment présentés dans leur coquille nacrée. D’habitude, pourtant, ce mets favori de vos amis de Hong Kong n’est point celui que vous préférez. Maintenant, votre plat de prédilection arrive, le « ja jí gāi » (« poulet frit croustillant », 炸子雞). Connaissant votre appétit pour cette signature culinaire cantonaise, votre voisin de table en dépose un morceau dans votre bol. Le croustillant de la peau dorée de la volaille, la chair fondante, tout est un délice. La dégustation vous transporte. Vous vous extasiez : « Ce « Daaih chyú » (« Chef », 大廚) est vraiment exceptionnel ! » Aussi gourmand que vous, votre compagnon acquiesce : « C’est une chance d’avoir déniché son nouveau restaurant. D’ailleurs, nous ne sommes pas les seuls. » Effectivement, regardant autour de vous, vous reconnaissez plusieurs des habitués de l’établissement où le cuisinier émérite exerçait auparavant ses talents. A cet égard, qui, dans le quartier, ne connaît pas l’histoire de la faillite de cette ancienne cuisine. Une intrigue digne d’un film noir d’action hongkongais. Jadis fréquentée par la plupart des magnats de la ville, l’enseigne était des plus florissantes jusqu’à ce qu’un nouvel investisseur en acquière des parts puis place l’un de ses représentants à la direction opérationnelle. Au prétexte de devoir épaissir la rentabilité, le trouble-fête ordonna sur le champ de rogner la qualité des ingrédients, d’alléger les quantités servies tout en gonflant les prix de la carte. Dépitée, la clientèle locale fondit comme neige au soleil. Au bout de quelques semaines, seuls quelques touristes égarés franchissaient le seuil de l’institution tombée de son piédestal. Enfin, pour couronner le tout, le saboteur s’empara de la caisse et s’enfuit sans laisser de trace. Quel fiasco ! En accueillant un malfrat dans leur entreprise, les fondateurs du paradis perdu des gastronomes se sont tirés une balle dans le pied. Ils ont « fait entrer le loup dans la bergerie » : « Juk jek lóuh syú lohk máih gōng » (捉隻老鼠落米缸) – « Le rat attrapé est placé dans la jarre de riz, » dit-on dans la région de Canton. Selon ce scénario, le rôle du prédateur est joué par une « souris » (« lóuh syú ») avide, inconsidérément invitée à un buffet garni à volonté. Déposé (« lohk ») au cœur d’une « jarre de riz » (« máih gōng »), le rongeur se repaît de la nourriture de sa convoitise. Fatalement, en fin de festin, tout est dévoré. Il ne reste plus une seule miette de grain. Votre camarade d’agapes se souvient d’avoir rencontré le truand en question. Il le décrit comme un être évasif au regard fuyant, comme s’il était « sān yáuh sí » (身有屎), expression populaire traduite littéralement par « avec le corps recouvert d’excréments » signifiant « détenteur d’un secret compromettant » pour sa réputation ou sa situation. En d'autres termes, il y a anguille sous roche. Votre ami s’étonne : « L’homme mettait mal à l’aise, paraissait d’emblée suspicieux. Il est étrange que son attitude troublante n’ait pas donné la puce à l’oreille aux actionnaires d’origine. » La nécessité d’engranger plus de recettes aurait-elle conduit à fermer les yeux ? « Ventre affamé n’a point d’oreille » concluez-vous, tandis que votre dessert apparaît, constellé de feuilles de menthe fraîche. Il s’agit de la recette d’été originaire de Hong Kong surnommée poétiquement « yèuhng jī gām louh » (楊枝甘露) - « manne de branches de saule. » Ce nom évoquerait l’action de la déesse de la compassion Gūn yām (Guanyin, 觀音) de recourir à des rameaux de saule pour répandre une rosée divine vivifiante dotée de la faculté de ressusciter, tel que décrit dans l’épopée littéraire Le Voyage en Occident (Sāi yàuh gei, 西遊記). Cette thèse romanesque est avancée par des lecteurs des textes anciens de l’œuvre de Wu Cheng’en (Ǹgh sìhng yān, 吳承恩) publiée en 1592 mais aussi par certains des spectateurs assidus - nombreux au Port au Parfum - de la série télévisée éponyme diffusée sur TVB (réseau de télévision hongkongais) à partir de 1996. Il est vrai que derrière l’appellation céleste de « yèuhng jī gām louh » se cache un « sagou à la mangue et au pamplemousse » désaltérant du nom anglicisé de « Mango Pomelo Sago », au pouvoir rafraîchissant, permettant en période de canicule, de garder la tête froide. Par E.M. à Hong Kong Photo : 09/08/2025 Ormeaux d’Afrique du Sud, Tsim Sha Tsui, Kowloon - ©Keih Saht Le Lexique : « Juk jek lóuh syú lohk máih gōng » : « Faire entrer le loup dans la bergerie » 捉隻老鼠落米缸 L’expression peut aussi se dire « juk jek lóuh syú yahp máih gōng » 捉隻老鼠入米缸 Littéralement : « Le rat attrapé est placé dans la jarre de riz » Juk : Attraper 捉 Jek : Classificateur pour les animaux 隻 Lóuh syú : Le rat, la souris 老鼠 Lohk : Être placé dedans, être déposé dans, descendre, tomber 落 Yahp : Entrer 入 Máih gōng : La jarre de riz 米缸 « Sān yáuh sí » : « Détenteur d’un secret compromettant pour sa réputation ou sa situation » Littéralement : « Avec le corps recouvert d’excréments » 身有屎 Sān : Le corps 身 Sí : L’excrément 屎 Yáuh : Avoir 有 Quelques spécialités culinaires de Hong Kong -------- Daaih chyú » : Chef (cuisinier) 大廚 Làahm fēi bāau : Les ormeaux d’Afrique du Sud 南非鮑 Ja jí gāi : La recette de poulet frit croustillant cantonaise 炸子雞 Yèuhng jī gām louh : Sagou à la mangue et au pamplemousse 楊枝甘露 Le Voyage en Occident » (Sāi yàuh gei, 西遊記) -------- Regardez quelques épisodes TVB (1996) : https://www.youtube.com/watch?v=OuL7oCVqCUc&list=PL6xnAvlFTCA0yLCYTGphnCKcjqnHTF_dF&index=1 Chanson générique : https://www.youtube.com/watch?v=pMMChic4_zQ Pour Cheung kēi (Karaoke, 唱K) https://www.youtube.com/watch?v=j277ydQDSCo Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm
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EXPRESSION CANTONAISE : « Yiu gin Jāu Gūng » - « Avoir sommeil » La réunion de travail matinale s’éternise. Les propositions de résolution des problèmes à l’origine de la convocation de cette séance de remue-méninges peinent à convaincre le chef de service. Regard éteint, nuque courbée, vos collègues font montre de peu d’enthousiasme, probablement accaparés par une lutte laborieuse contre l’endormissement. Serait-ce l’effet des oscillations récurrentes de pressions atmosphériques provoquées par les approches des multiples typhons d’été ? Compagnon lugubre de ces tempêtes étourdissantes, le ciel ténébreux laisse planer un mystère menaçant qui incite à regagner ses pénates. Songeant aux récentes photos de vacances rayonnantes de quelques-uns de vos amis, vous laissez échapper un soupir d’envie. Moins délicat que les précédents, le dernier sujet à l’ordre du jour est abordé en un tour de main. L’assemblée est levée, déclenchant un réveil unanime assorti d’une éjection brutale des sièges, comme si le danger guettait de recevoir des coups de « wùh dihp dōu » (蝴蝶刀) (« couteaux papillons »), ces doubles sabres dédiés à l’exécution de la technique d’art martial cantonaise « Wihng chēun » (« Wing Chun », 詠春) des « huit lames tranchantes » (« bā jáam dōu », 八斬刀). Certains fuient vers les toilettes, d’autres courent en direction du coin cafétéria. Vous choisissez de filer avec les seconds. Déjà servi d’une tasse de « yūn yēung » (鴛鴦, mélange sucré de café, thé noir et de lait), l’un de vos confrères vous interroge : « Néih kàhm máahn tùhng Jāu Gūng jouh māt yéh a ? » (你琴晚同周公做乜嘢啊) traduit littéralement par « qu’as-tu fait hier soir avec Jāu Gūng ? » Cette question vous laisse perplexe. Vraiment, vous ne vous souvenez point d’avoir rencontré de Jāu Gūng (周公). Vous en informez votre inquisiteur. Cet aveu ingénu déclenche une rafale de rire. « Ngóh gong siu ha ! » (我講笑吓) - « je plaisante ! » vous rassure votre camarade. Il vous révèle alors que Jāu Gūng n’est autre que le duc de Zhou (Zhou Gong), né vers 1100 avant Jésus Christ, frère cadet du roi Wu de Zhou, fondateur de la dynastie Zhou (Jāu, 周). A la mort de ce dernier, le duc aurait exercé la régence pendant sept ans. A la fois chef de guerre et philosophe, Jāu Gūng est connu pour avoir transmis de nombreux legs à la civilisation chinoise, tel le Mandat du Ciel (Tīn mihng, 天命) conférant aux empereurs de Chine la légitimité de gouverner. Si le pouvoir de régner est accordé aux dirigeants vertueux, cette attribution est, en revanche, retirée aux hommes corrompus désapprouvés par le Ciel (Tīn, 天). Le penseur politique de la dynastie Zhou a supervisé également l’édition des premiers livres de codification des cérémonies et des rites (rythmant les saisons) accompagnés de musique (cithare, orgue à bouche, flûte, carillon en bronze, tambour). L’un des objectifs était d’inciter la population à exprimer ses idées d’une manière contrôlée, éclairée du juste équilibre entre raison et émotion. Maintenant, vous vous souvenez bien de l'éminent personnage. « Mais, pourquoi donc aurais-je croisé Jāu Gūng ?» vous enquérez vous. Votre professeur improvisé vous enseigne que « rendre visite à Jāu Gūng signifie aller dormir. » Guère décontenancé par votre mine dubitative, l’érudit poursuit son explication. Cette expression populaire n’est autre qu’une déformation de la complainte de Confucius (Húng Jí, 孔子, 551 à 479 avant Jésus Christ) qui n’arrivait plus à voir le duc en songe. Nostalgique, le maître Húng déplorait que la société de son époque s’éloigne de la sagesse promue par l’ancienne sommité. Plus tard, la publication d’un ouvrage traitant de l’interprétation des songes compilé par des auteurs anonymes, appelé Livre des Rêves de Zhou Gong, a définitivement élevé Jāu Gūng au rang de « Dieu des rêves » (Muhng sàhn, 夢神). Par ricochet, « yiu gin Jāu Gūng » (要見周公) – « avoir besoin de rencontrer le duc de Zhou » exprime l’idée d’avoir sommeil. Vous en déduisez que « néih kàhm máahn tùhng Jāu Gūng jouh māt yéh a ? » - « qu’as-tu fait hier soir avec Jāu Gūng ? » sous-entend que vous n’avez guère été dans les bras de Morphée et que, par conséquent, vous avez l’air très fatigué. C’est l'hôpital qui se moque de la charité, pensez-vous, remarquant les larges cernes sous les yeux de votre camarade de bureau insolent. Cherchant une réplique spirituelle pour rendre la pareille, vous tentez de vous inspirer de la définition confucianiste des qualités inhérentes au parfait gentilhomme. Pour mémoire, celles-ci sont symbolisées par quatre plantes, le « bambou » (« jūk jí », 竹子) pour l’honnêteté et la modestie, « l’orchidée » (« làahn fā », 蘭花) pour l’élégance et le raffinement, « le chrysanthème » (« gūk fā », 菊花) pour l’humilité et le détachement, et la « fleur de prunier » (« mùih fā », 梅花) pour la noblesse et la résilience. En vain, aucune formule poétique satisfaisante ne vient à votre esprit. Seule une tournure hongkongaise haute en couleur vous plaît : « Ce soir nous allons tous « fan dou jek séi jyū gám » - « roupiller comme des cochons morts » (瞓到隻死豬咁) », c’est-à-dire tous « dormir comme des loirs ». Tel est pris qui croyait prendre. Par E.M. à Hong Kong Photo : 03/07/2024 Tsim Sha Tsui, Kowloon - ©Keih Saht Le Hong Kong ne dort jamais Lexique « Yiu gin Jāu Gūng » : « Avoir sommeil » Littéralement : « Avoir besoin de rencontrer Jāu Gūng » 要見周公 Jāu Gūng : Le duc de Zhou, soit Zhou Gong, né vers 1100 avant Jésus Christ, frère cadet du roi Wu de Zhou, fondateur de la dynastie Zhou. 周公 Yiu : Avoir besoin de 要 Gin : Voir, rencontrer 見 « Néih kàhm máahn tùhng Jāu gūng jouh māt yéh a ? » : « Tu as l’air fatigué » Littéralement : « Qu’as-tu fait hier soir avec Jāu Gūng ? » 你琴晚同周公做乜嘢啊 Néih : Tu, toi 你 Kàhm máahn : Hier soir 琴晚 Tùhng : Avec, en compagnie de, semblable 同 Jouh : Faire 做 Māt yéh : Quoi ? Quelle chose ? 乜嘢 A : Particule émotionnelle interrogative 啊 Fan gaau : Dormir 瞓覺 « Fan dou jek séi jyū gám » : « Dormir comme une souche », « dormir comme un loir », « dormir profondément » Littéralement : « Dormir comme un cochon mort » 瞓到隻死豬咁 Séi : Mort 死 Jyū : Le cochon 豬 Gong siu : Plaisanter 講笑 Siu : Sourire 笑 Gong : Parler, dire 講 Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm
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Septembre 2026
Mots-clés :
Expression cantonaise
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