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EXPRESSION CANTONAISE : « Waahk lùhng dím jīng » - « Une touche suffit pour que le chef d’œuvre s’anime » La brise chasseresse de nuages a gagné la bataille. Le ciel a reçu l’autorisation de révéler son bleu profond et les feux du soleil de jaillir sans retenue. En ce dimanche, la lumière irradie tout Lam Tsuen (Làhm chyūn, 林村), « le village (村) de la forêt (林) » de la région de Tai Po (Daaih bou, 大埔) des Nouveaux Territoires (Sān gaai, 新界). Les pierres incandescentes des bâtiments authentiques du Centre culturel (Màhn fa jūng sām, 文化中心) révèlent sans ambages les traces d’un riche passé. Baignés d’une luminosité puissante, le relief des protections taoïstes sculptées dans les portes, l’expression des statues de gardiens encadrant les entrées, ressortent avec d’autant plus de netteté. Un rêveur pourrait songer que toutes ces formes, aussi surnaturelles que précises, s’apprêtent à bondir. De même, il pourrait se figurer participer aux scènes pittoresques contées sur les murs avec dextérité. L’une de ces fresques retient votre attention tout particulièrement. Il s’agit de celle d’un long « bateau dragon » (« lùhng syùhn », 龍船) couleur fauve dessiné pour honorer la communauté des pêcheurs. L’embarcation est protégée par deux présences imposantes, un lion rouge et blanc accompagné d’une « licorne » (« kèih lèuhn », 麒麟) bariolée. Représentées côte à côte, les deux créatures, réputées pour attirer la chance lorsqu’elles dansent, rappellent la présence ancienne à Hong Kong des deux cultures chinoises, Hakka (Haak gā,客家)* et Wai Tau (Wàih tàuh, 圍頭)**. Cette promenade au cœur de ce Lam Tsuen charmant vous convainc que le lieu, doté d’une âme véritable, constitue le décor idéal pour accueillir « le festival des arts » (« Ngaih seuht jit », 藝術節) du district, dont vous découvrez la première édition. Arrivé au point de rendez-vous, vous poussez la porte de la salle d’exposition. L’artiste photographe et sculpteur originaire du village, Chan Yue Hin (Chàhn yúh hīn, 陳禹騫) vous accueille chaleureusement. D’emblée, vous êtes saisi par le souffle d’allégresse poétique qui habite l’espace. Grâce aux briques de verre des cloisons, la pièce est illuminée d’une clarté naturelle qui amplifie le pétillant de la personnalité des pièces exposées. Leurs pigments bleu outremer, rouge vif, vert franc redoublent d’intensité. Cette vision scintillante suscite l’enchantement. L’enthousiasme des visiteurs se ressent. Le lieu déborde de vitalité. L’univers enchanteur que vous êtes en train de contempler pourrait bien se réveiller, s’animer, imaginez-vous. Lisant dans vos pensées, un amateur d’art, jovial, lance à la cantonade : « Waahk lùhng dím jīng » (畫龍點睛)- « Peindre le dragon, dessiner les yeux ». « Waahk » (畫) se traduit par « peindre » ou « peinture ». « Lùhng » (龍) est le « dragon ». « Dim » (點) peut désigner « le point, l’aspect » ou les verbes « indiquer, représenter. » « Jīng » (睛) correspond à « l’œil, les pupilles ». « Waahk lùhng dím jīng » s’emploie pour reconnaître, constater ou louer, complimenter la perfection d’un ouvrage, le talent d’un artiste ou d’un professionnel. L’expression signifie qu’il suffit de poser « une dernière touche pour rendre l’œuvre vivante ». Son origine provient d’une légende narrée par l’historien de l’art et calligraphe Zhang Yanyuan (張彥遠) qui vivait sous la dynastie Tang (Tòhng, 唐). Dans son ouvrage « Notes sur les peintres célèbres à travers les âges » (歷代名畫記), l’écrivain décrit la maîtrise de Zhang Sengyou (張僧繇) qui exerçait sous la dynastie des Liang (Lèuhng, 梁). Il raconte que, sur ordre de l’empereur Wu (Móuh dai, 武帝), le dessinateur se rendit au temple Anle (ōn lohk, 安樂) de Jinling (Gām lìhng 金陵) - qui deviendra plus tard Nanjing (Nàahm gīng, 南京) - pour peindre quatre dragons dorés. Le jour de leur exposition, leur vivacité majestueuse impressionna le public. S’approchant d’eux pour mieux les examiner, les spectateurs s’aperçurent que les créatures célestes n’avaient point d’yeux ! Choqués, ils enjoignirent Zhang Sengyou de les brosser immédiatement. « D’accord. Mais une fois que les yeux seront ajoutés, les dragons s’envoleront » avertit-il. A ces paroles, l’audience s’esclaffa. Moqué par la foule incrédule, l’artiste prit son pinceau à contre cœur, traça les pupilles de deux de ses dragons qui, ainsi complétés… décollèrent sur le champ. Les corps élancés brisèrent l’enceinte et prirent la poudre d’escampette. L’évocation de cette histoire vous rend perplexe. A bien y regarder, quelques-unes des sculptures de Chan Yue Hin vous paraissent déjà bien éveillées, en particulier celles de l’éléphant qui se transforme en oiseau lorsqu’il est observé de dos, de la chouette qui se métamorphose en grenouille lorsqu’elle est regardée de biais, ou des trois petits cochons qui discutent au sommet d’une jarre. Et si tous ces êtres de bois de camphre et d’olivier guettaient le départ des visiteurs du dimanche pour voler de leurs propres ailes, s’enfuir loin. A moins qu'ils ne rentrent chez eux pour, tout simplement, se reposer dans l’atelier de leur créateur, à quelques pas du Centre culturel. Pour en avoir le cœur net, une seule solution, revenir explorer Lam Tsuen. Par E.M. à Hong Kong Photo 1 : 06/09/2026 Chan Yue Hin, Lam Tsuen, Nouveaux Territoires - ©Keih Saht Le Photo 2 : 06/09/2026 Exposition « Flânerie de l’éveil » (閑觀), Lam Tsuen, Nouveaux Territoires - ©Keih Saht Le Photo 3 : 06/09/2026 Fresque murale, Lam Tsuen, Nouveaux Territoires - ©Keih Saht Le Photo 4 : 06/09/2026 Centre culturel de Lam Tsuen, Nouveaux Territoires - ©Keih Saht Le A propos de Chan Yue Hin : https://www.keihsahtle.com/accueil/chan-yue-hin-partage-son-emerveillement-de-la-nature La première édition du « festival des arts » de Lam Tsuen (« Lam Tsuen Arts Festival ») s’est tenue du 4 au 13 septembre 2026. Elle été marquée par l’exposition « Flânerie de l’éveil » (閑觀) - « hàahn gūn » réalisée par Chan Yue Hin (陳禹騫) et la publication du livre des œuvres de l’artiste, illustrées des poèmes de Vincent Pachès, écrits à la fois en chinois, en français et en anglais. Lexique : « Waahk lùhng dím jīng » : « Une touche suffit pour que le chef d’œuvre s’anime » / « Transformer un ouvrage extraordinaire en création vivante » / « Apporter le point final qui sublime » Littéralement : « Peindre le dragon, dessiner les yeux » 畫龍點睛 Waahk : Peindre, la peinture 畫 Lùhng : Le dragon 龍 Dim : Le point, l’aspect, indiquer, représenter 點 Jīng : L’œil, les pupilles 睛 Ngaih seuht : Artistique 藝術 Jit : Le festival 節 Làhm : La forêt 林 Chyūn : Le village 村 Màhn fa jūng sām : Le centre culturel 文化中心 Les Hakkas de Hong Kong -------- * Hakka (Haak gā, 客家) : Hakka (客家) signifie « famille invitée ». Des clans de ce peuple originaire des plaines du nord de Chine s’installèrent à Hong Kong au XVIIe siècle, profitant d’un programme de repeuplement suivant la Grande Evacuation (遷界令). Cet ordre anti-insurrectionnel du début de la dynastie Qing (Chīng, 清), destiné à combattre le mouvement loyaliste basé à Taiwan, avait exigé l’abandon des régions côtières du sud de la Chine. Les Puntis de Hong Kong -------- ** Wai Tau (Wàih tàuh, 圍頭) : Wai Tau (圍頭) signifie « tête encerclée », faisant allusion aux clans vivant dans des villages fortifiés. Le mot « Wai Tau » peut qualifier à la fois le dialecte et la culture des Puntis (Bún deih, 本地) qui sont les premiers habitants de Hong Kong. Les Puntis migrèrent des plaines centrales de Chine en direction du sud pendant les dynasties Song (Sung, 宋) et Ming (Mìhng, 明), du Xᵉ au XVIIᵉ siècle. Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm
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EXPRESSION CANTONAISE : « Fong fēi gēi » - « Poser un lapin » L’heure tourne. Vous trépignez d’impatience, attablé avec un collègue dans le coin le moins bruyant du Pacific Coffee (Taai pìhng yèuhng Gafē, 太平洋 咖啡) situé au rez-de-chaussée du gratte-ciel The Center (Jūng wàahn jūng sām, 中環中心). Cela fait une demi-heure que vous guettez l’arrivée de votre invité. Vous êtes frustrés de faire ainsi le pied de grue à l’écart de l’émulation ambiante. Ce retard vous empêche de profiter du courant d’énergie matinal euphorisant, alimenté par le déferlement continu de femmes et d’hommes d’affaires Hongkongais, tous frais comme des gardons. Votre confrère achève son « yiht lìhng chàh » (熱檸茶) - « thé chaud au citron » et pousse un soupir d’ennui. Chargée d’amertume, votre dernière goutte de « jāai fē » (齋啡) - « café noir » s’avère particulièrement amère. Il faut se rendre à l’évidence, le rendez-vous fixé ne sera point honoré. Votre compagnon de mésaventure partage cet avis. Selon lui, le retardataire malpoli « fong ngóh deih fēi gēi ! » (放我哋飛機) - « nous a mis un avion ! ». « Fong » (放) revêt plusieurs sens dont celui de « libérer, déplacer, mettre » tandis que « fēi gēi » (飛機) désigne « l’avion, la machine volante ». Native de Hong Kong, cette expression populaire se traduit en Français par « poser un lapin » ou par « décommander un rendez-vous à la dernière minute ». « Fong fēi gēi ! » (放飛機) s’inspirerait du souvenir des débuts laborieux des spectacles aériens motorisés organisés au Port au Parfum. La première personnalité à avoir le droit de s’y adonner fut le Belge Charles Van den Born aux manettes d’un biplan Farman Mark II, appareil d’origine française construit par les frères Voisin incorporant les spécifications d’Henri Farman. Le vol se tint le 18 mars 1911 au-dessus de Sha Tin (Sā Tìhn, 沙田). Le pilote aventurier (également champion cycliste) réalisa cet exploit malgré moult déboires. D’abord, il n’obtint pas l’autorisation de voler depuis Happy Valley (Páau máh déi, 跑馬地). Ensuite, le train spécial affrété pour transporter les spectateurs jusqu’au site fut retardé en raison de l’arrivée tardive du gouverneur Sir Frederick Lugard (connu pour avoir fondé l’Université de Hong Kong). Puis, lorsque le convoi arriva dans la zone dédiée à l’envol, un grand vent se leva, empêchant l’avion de décoller. Un grand nombre d’invités défaitistes jetèrent l’éponge et rentrèrent chez eux. Or, après leur départ, le vent tomba, offrant l’occasion au biplan de décoller : Seuls les convives les plus tenaces furent témoin de la prouesse aérienne. Acerbes, les commentateurs de l’époque jugèrent que le rendez-vous avec le public avait été manqué. Conséquence de ces rebondissements, « libérer l’avion » - « Fong fēi gēi ! » s’employa pour railler les tribulations des pilotes du siècle dernier. Puis, les années passant, ces mots de dérision devinrent plutôt synonymes de « déception, » de « manquer à un engagement ». Sachant combien les Hongkongais détestent perdre leur temps, vous vous excusez platement de l’impolitesse de votre contact, un Français envoyé en voyage d’affaires par un bureau de Paris, atterri fraîchement la veille à l’aéroport de Chek Lap Kok (Chek Lihp Gok, 赤鱲角). Vous vous inquiétez des répercussions de son action malséante sur la réputation du reste de la communauté française. « Yāt lāp lóuh syú sí, waaih líuh yāt wō jūk » (一粒老鼠屎,壞了一鍋粥) dit-on en Cantonais : « Une microscopique crotte de souris, tout le pot de Congee est gâté ». Introduit après un chiffre, en l’occurrence « yāt » (一) – « un », le classificateur nominal « lāp » (粒) s’emploie pour caractériser une quantité minuscule de quelque chose, soit dans le cas présent, la « lóuh syú sí » (« crotte de souris », 老鼠屎). « Waaih líuh » (壞了) signifie « ruiné, gâché », « wō » (鍋) « la marmite » et « jūk » (粥) le « Congee » (porridge à base de riz). En d’autres termes, il suffit de l’erreur d’une seule personne pour nuire à l’image de tout un groupe. Contrarié par ce fâcheux contretemps, votre collègue fait cependant montre de tolérance. Ecoutant vos excuses d’une oreille indulgente, l’homme peu rancunier choisit même des mots destinés à vous rassurer : « En France, ne cite-t-on pas l’adage latin selon lequel l’exception confirme la règle ? » A bien y réfléchir, il est vrai qu’Alexander Kouzminsky entra dans la légende de l’aviation hongkongaise en planant aussi au-dessus de Sha Tin (en 1912). Toutefois, le vol du pilote Russe, au gouvernail de l’emblématique monoplan Blériot XI, s’effectua, quant à lui, sans anicroche. Par E.M. à Hong Kong Photo : 08/05/2024 La Tour de l’horloge, Tsim Sha Tsui, Kowloon - ©Keih Saht Le La « Clock Tower » de 44 mètres, qui continue de donner l’heure exacte aux badauds de l’Avenue des Stars, a été érigée en 1915, lors de la construction du terminus de l’ancienne ligne de chemin de fer Kowloon-Canton. Lexique : « Fong fēi gēi ! » : « Poser un lapin » / « décommander un rendez-vous à la dernière minute » Littéralement : « Déplacer l’avion » 放飛機 Fong : Mettre, déplacer, libérer 放 Fēi gēi : L’avion, la machine volante 飛機 Taai pìhng yèuhng : L’Océan Pacifique 太平洋 Yèuhng : L’océan 洋 Yiht lìhng chàh : Thé chaud au citron 熱檸茶 Jāai fē : Café noir 齋啡 « Yāt lāp lóuh syú sí, waaih líuh yāt wō jūk » : « L’erreur d’une seule personne peut nuire à la réputation de tout un groupe » Littéralement : « Une microscopique crotte de souris, tout le pot de Congee est gâté ». 一粒老鼠屎,壞了一鍋粥 Yāt : Un 一 Lāp : Classificateur nominal utilisé pour caractériser une quantité minuscule 粒 Lóuh syú : La souris 老鼠 Sí : La crotte, l’excrément 屎 Waaih líuh : Ruiné, gâché, gâté 壞了 Wō : Le pot, la marmite 鍋 Jūk : Le Congee, c’est-à-dire le porridge à base de riz 粥 Jongler avec les mots : https://www.keihsahtle.com/jongler-avec-les-mots.htm
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Octobre 2026
Mots-clés :
Expression cantonaise
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